Une Ă©tude publiĂ©e dans Science Advances dĂ©montre, grâce Ă des expĂ©riences menĂ©es Ă très haute pression et haute tempĂ©rature Ă l’institut de physique du globe de Paris (IPGP), que les Ă©lĂ©ments volatils — Ă©lĂ©ments clĂ©s pour l’habitabilitĂ© — ont Ă©tĂ© incorporĂ©s plus tĂ´t qu’on ne le pensait, dès les premières Ă©tapes de la formation de la Terre.
Ces résultats remettent en question le scénario dominant selon lequel ces éléments auraient été majoritairement ajoutés après coup par un « apport tardif » (late veneer ) de météorites riches en volatils.

La thĂ©orie de l’apport tardif remise en cause
Depuis plus de cinquante ans, le modèle dit du late veneer (« apport tardif ») occupe une place centrale dans les thĂ©ories de formation de la Terre. Selon cette hypothèse, lors de la diffĂ©renciation initiale de la planète — lorsque le noyau mĂ©tallique s’est sĂ©parĂ© du manteau — les Ă©lĂ©ments ayant une affinitĂ© pour le fer auraient Ă©tĂ© presque entièrement entraĂ®nĂ©s vers le centre. Le manteau aurait donc Ă©tĂ© fortement appauvri en Ă©lĂ©ments volatils comme le soufre (S), le sĂ©lĂ©nium (Se) et le tellure (Te).
Pour expliquer leurs abondances actuelles, il aurait fallu un apport ultérieur de matériaux extraterrestres, notamment des météorites carbonées, venus enrichir la Terre après la formation de son noyau. Ces nouvelles expériences montrent que ce scénario doit être profondément réévalué.
Reproduire les conditions extrĂŞmes de la Terre primitive
Pour tester directement cette hypothèse, les chercheurs ont reproduit en laboratoire les conditions extrĂŞmes rĂ©gnant lors de la formation du noyau terrestre, comparables Ă celles d’un ocĂ©an magmatique profond.
Les expĂ©riences ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es Ă l’IPGP Ă l’aide d’une cellule Ă enclumes de diamant chauffĂ©e par laser. Les analyses nanomĂ©triques de la distribution des Ă©lĂ©ments entre mĂ©tal et silicate ont Ă©tĂ© menĂ©es Ă l’European Synchrotron Radiation Facility (ESRF) Ă Grenoble.
Ces rĂ©sultats reposent dĂ©sormais sur des mesures effectuĂ©es dans les conditions rĂ©ellement pertinentes pour la formation du noyau, et non plus sur des estimations probabilistes dĂ©rivĂ©es d’expĂ©riences Ă plus basse pression et plus basse tempĂ©rature qui Ă©tayaient jusqu’Ă prĂ©sent l’hypothèse d’un apport tardif massif.
Une Terre riche en volatils dès sa croissance
Les rĂ©sultats montrent que, dans ces conditions rĂ©alistes de formation du noyau, le soufre, le sĂ©lĂ©nium et le tellure sont moins fortement attirĂ©s vers le noyau que ne l’indiquaient les expĂ©riences menĂ©es Ă plus basse pression. Autrement dit, le manteau terrestre aurait pu conserver une fraction significative de ces Ă©lĂ©ments dès la diffĂ©renciation initiale de la planète.
Les modèles issus de ces nouvelles donnĂ©es indiquent que l’apport tardif — s’il a existĂ© — aurait Ă©tĂ© limitĂ© Ă environ 0,1 % de la masse de la Terre, soit quatre Ă cinq fois moins que les estimations classiques.
Ces rĂ©sultats suggèrent donc que le budget en Ă©lĂ©ments volatils de la Terre — et potentiellement une part importante de son eau — s’est Ă©tabli principalement au cours de l’accrĂ©tion initiale, pendant la croissance mĂŞme de la planète, et non lors d’un Ă©pisode tardif majeur.
Implications pour l’origine de l’habitabilitĂ©
Cette rĂ©vision du scĂ©nario d’accrĂ©tion terrestre modifie profondĂ©ment notre comprĂ©hension de l’origine des Ă©lĂ©ments essentiels Ă la vie. Si les volatils ont Ă©tĂ© incorporĂ©s progressivement dès les premières Ă©tapes de formation planĂ©taire, cela signifie que l’habitabilitĂ© d’une planète pourrait dĂ©pendre davantage de son histoire d’accrĂ©tion prĂ©coce que d’un Ă©vĂ©nement tardif exceptionnel.
Les résultats ouvrent ainsi de nouvelles perspectives sur la formation des planètes telluriques et la distribution des éléments volatils dans le Système solaire.
