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© Mari Tefre / Global Crop Diversity Trust – Licence : CC BY-NC-SA
Le 26 février 2008, une réserve mondiale qui pourra contenir jusqu’à 4,5 millions d’échantillons végétaux a été inaugurée au nord de la Norvège. Censée protéger le patrimoine alimentaire de l’humanité d’une catastrophe planétaire, cette « Arche de Noé » suscite bien des interrogations quant à ses motivations réelles. « Jardin d’Eden » ou « coffre-fort de l’apocalypse » ?
C’est dans un bunker prisonnier des glaces et d’une terre gelée en permanence appelée permafrost que les graines des principales cultures vivrières du monde sont conservées à une température de -18 °C. Cette réserve, sous haute protection, se trouve sur l’île du Spitzberg, dans l’archipel du Svalbard, à environ 1 120 km du pôle Nord.
Officiellement, l’objectif est de disposer d’un « grenier » mobilisable afin de « garantir la préservation de la diversité des produits agricoles pour le futur ». À terme, plus de 4,5 millions d’échantillons y seront stockés, ce qui représente plus du double des variétés actuellement cultivées dans le monde — chaque échantillon contenant en moyenne 500 graines, soit près de 2,5 milliards de graines au total.
En 2008, 250 000 échantillons avaient déjà été collectés. Mi-2015, la chambre forte en comptait 850 000 et en 2018 le million a été atteint avec l’entrée de plus de 70 000 nouveaux échantillons de riz, blé, maïs, niébé ou encore de sorgho. En 2024, un record a été battu : 61 banques de semences ont déposé 64 331 nouveaux échantillons, dont 21 institutions qui effectuaient leur tout premier dépôt. En juin 2026, la réserve a franchi le cap symbolique de 1,4 million d’échantillons (1 401 285 précisément), représentant quelque 6 297 espèces de plantes cultivées issues de presque tous les pays du monde.
Les différents États et institutions qui fournissent ces semences en restent propriétaires. Les graines sont conservées dans des conditions dites de « boîte noire » : seul le déposant peut les retirer. En effet, si une variété de culture vient à disparaître, les États et institutions pourront récupérer les graines qu’ils ont déposées. Depuis 2008, le stockage est entièrement gratuit pour les déposants, les frais opérationnels étant pris en charge par le gouvernement norvégien et le Crop Trust.
Si cela n’est bien sûr pas suffisant pour recréer l’ensemble de la biodiversité des végétaux, il s’agit d’un palliatif qui pourrait être d’un grand secours en cas de crise majeure et planétaire.
Selon la FAO, environ 75 % des variétés de légumes domestiques ont été définitivement perdues depuis les années 1900, en raison notamment de la généralisation de la monoculture. Changements climatiques, menaces nucléaires, effondrement de la biodiversité, épidémies, catastrophes naturelles, chute d’un météorite… Les raisons ne manquent malheureusement pas pour justifier un tel projet.
Lors de la cérémonie d’inauguration le 26 février 2008, le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, a décrit l’endroit comme « un jardin d’Éden glacé ». En fait, il s’agit d’une installation fortifiée qui comprend un long tunnel d’une centaine de mètres débouchant sur trois grandes alcôves.
Les graines y reposent dans des sachets hermétiques en aluminium trois épaisseurs, chacun contenant en moyenne 500 graines, alignés dans des boîtes sur des étagères métalliques. La partie visible se limite à l’entrée qui émerge de la montagne enneigée. Celle-ci est constituée de deux hautes parois surmontées d’une œuvre d’art conçue pour être visible à des kilomètres à la ronde dans l’obscurité permanente et totale de l’hiver polaire.
En fait, le « jardin d’Éden » se rapproche davantage d’un blockhaus puisqu’il comprend des portes blindées, des caméras de surveillance, des parois en béton armé de plus d’un mètre d’épaisseur, et que la conception d’ensemble, protégée par la roche de la montagne, permet en théorie de résister aux tremblements de terre et même, selon ses concepteurs, à une attaque nucléaire directe ou à une chute d’avion. De plus, les chambres froides sont situées à 130 mètres au-dessus du niveau de la mer pour échapper à la montée du niveau des océans, conséquence attendue du réchauffement climatique.
Il n’y a pas de personnel présent en permanence, mais une gestion et une surveillance à distance. En cas de panne totale des équipements de réfrigération, la température naturelle de la roche environnante (-3 °C) garantirait plusieurs semaines de conservation avant toute remontée critique de la température.
Si le niveau de protection peut rassurer, il peut inquiéter également quant à l’ampleur des menaces prise en compte, ce que confirme dans son discours José Manuel Barroso : « nous espérons et œuvrons pour le meilleur, mais nous devons nous préparer au pire« .
« Jardin d’Éden » ou « coffre-fort de l’apocalypse » ?
Le nom officiel du projet est « Svalbard Global Seed Vault » alors que les partenaires qui y collaborent l’appellent entre eux « le coffre-fort de l’apocalypse » (doomsday vault), ce qui n’est guère rassurant.
De surcroît, les noms bien connus des différents investisseurs sèment le trouble sur l’objectif réel de ce projet. En effet, le Réseau Semences Paysannes souligne dans un communiqué que ce projet est le fruit d’un accord tripartite entre le gouvernement norvégien, le Global Crop Diversity Trust et la Nordic Gene Bank. Le « Trust » — financé et soutenu notamment par la Fondation Bill et Melinda Gates, la Fondation Rockefeller, Dupont/Pioneer, Syngenta AG et la Fédération Internationale des Semences, les plus importants acteurs et lobbyistes de l’industrie des semences — finance les opérations de « l’Arche ».
Or, la plupart de ces structures ne sont pas réputées pour favoriser la diversité génétique et l’accès aux ressources génétiques vivantes actuelles. En effet, selon le Réseau Semences Paysannes, « elles imposent partout des lois qui remettent en cause les droits des paysans de conserver, utiliser, échanger et vendre les semences reproduites à la ferme (…) Elles les obligent ainsi à acheter celles de l’industrie, seules à pouvoir être inscrites dans les catalogues officiels requis pour toute vente. Dans de nombreux pays, les paysans n’ont même plus le droit de ressemer leur récolte. » De plus, « elles généralisent la culture des organismes génétiquement modifiés (OGM) par des stratégies commerciales agressives mettant en danger la diversité des semences fermières. »
Notons qu’il existe déjà plus de 1 700 banques de semences à travers le monde qui conservent en plusieurs exemplaires les graines si précieuses. Les concentrer en un seul endroit, si les autres devaient fermer pour différentes raisons, pourrait au contraire augmenter considérablement le risque que ce projet cherche à prévenir officiellement.
Enfin, officiellement, les graines pourraient se conserver pendant 400 à 500 ans pour les espèces les plus fragiles, et sans doute des milliers d’années pour certaines cultures importantes, mais personne ne sait vraiment combien de temps toutes les variétés garderont leur capacité à germer (chez un particulier, dans un simple placard, les graines ne se conservent que quelques petites années).
Une incertitude qui sème le doute pour Guy Kastler, fondateur du Réseau Semences Paysannes : « le seul intérêt pour les multinationales c’est de déposer des brevets sur les séquences génétiques des graines« . Considérant que les semences seront mortes à moyen terme, elles ne pourront effectivement pas remplir le rôle qui est prévu par le projet.
Des variétés rares de pomme de terre ont rejoint la réserve
En août 2015, 750 semences de pommes de terre provenant de variétés rares ont été déposées dans le grenier de glace. Elles appartiennent aux représentants de communautés autochtones andines ayant contribué à la création du Parque de la Papa (Parc de la pomme de terre) à Cuzco (Pérou).
« La pomme de terre est originaire des Andes en Amérique du Sud. Au fil des siècles, les agriculteurs andins en ont sélectionné plus de 2 000 variétés de toutes formes, couleurs et tailles. La pomme de terre a également des dizaines de parents sauvages, de l’Uruguay à l’Arizona. Aujourd’hui troisième aliment le plus consommé dans le monde, elle contribue à nourrir plus d’un milliard de personnes chaque jour. Ce remarquable tubercule — pauvre en graisses mais à haute teneur en protéines, en calcium et en vitamine C — est cultivé sur tous les continents.
Toutefois, le réchauffement de la planète et les maladies comme le mildiou de la pomme de terre — qui cause 8,5 milliards de dollars de pertes chaque année dans les pays en développement — mettent en péril cette ressource inestimable, de même que la modernisation de l’agriculture et les changements d’affectation des terres. Ainsi, de nombreuses variétés de pommes de terre ont disparu au cours des dernières décennies, une grande perte à la fois pour les communautés andines d’où elles étaient natives, et pour le monde entier » (FAO, 08/2015).
Le « coffre-fort de l’apocalypse » au secours de la guerre en Syrie
Pour la première fois depuis sa mise en service, la réserve mondiale a été sollicitée pour reconstituer les stocks de graines détruits à cause de la guerre en Syrie, qui a vu la destruction de la banque de gènes d’Alep. Heureusement, l’ICARDA, le Centre international de recherche agricole dans les zones arides, avait pris soin de mettre à l’abri dans le coffre-fort de l’apocalypse 90 % de ses graines, mais aussi dans d’autres banques de graines à travers le monde.
En 2015, l’ICARDA a effectué un premier retrait pour replanter les semences au Liban et au Maroc, pays aux climats proches de celui de la Syrie. Un deuxième retrait, plus important, a suivi en 2017. Les graines multipliées sur place ont ensuite été retournées en partie au Svalbard et aux nouvelles banques de gènes de l’ICARDA au Liban et au Maroc. Ces deux retraits restent, à ce jour, les seuls de l’histoire de la réserve.
« C’est la première fois que l’on nous a demandé de récupérer des graines« , avait indiqué Åsmund Asdal, le coordinateur de la réserve du Svalbard. « C’est une mauvaise nouvelle pour l’ICARDA et pour la banque de gènes d’Alep qui est détruite, mais, pour nous, c’est la confirmation que la Réserve mondiale du Svalbard est une mesure mondiale utile et indispensable« .
La solidarité internationale face aux conflits
Le modèle syrien a depuis fait école. La réserve joue un rôle croissant de filet de sécurité pour les pays en crise. En octobre 2024, des équipes de la banque génétique soudanaise (APGRC) ont réussi à préparer et expédier des centaines d’échantillons de sorgho et de mil en dépit d’une guerre civile qui a déplacé plus de huit millions de personnes et entraîné le pillage de la banque nationale de Wad Medani. Des camions sécurisés ont transporté les graines jusqu’au port de Port Soudan pour leur acheminement vers le Svalbard. La Palestine a également déposé des semences de 21 espèces de légumes, légumineuses et herbes aromatiques. « Heureusement, malgré les différends politiques dans un monde troublé, la coopération en matière de conservation des semences dans la chambre forte de Svalbard n’est pas influencée par les sanctions ou les conflits politiques« , souligne Åsmund Asdal.
En 2025, lors du premier dépôt de l’année, des graines venues du Bangladesh, de Bolivie, du Tchad, du Nigéria, de Papouasie-Nouvelle-Guinée et du Suriname ont rejoint la réserve pour la première fois. Au total, la chambre forte accueille désormais plus de 127 déposants représentant presque tous les pays du monde.
La fonte du pergélisol fragilise l’édifice
Mais la forteresse conçue pour résister à la fin du monde a déjà montré des signes de faiblesse face au réchauffement climatique.
En octobre 2016, puis en mai 2017, après une année record en termes de chaleur, l’entrée du tunnel qui mène à la réserve a connu une infiltration d’eau. « Nous n’avions pas prévu que le permafrost ne serait plus là et qu’il subirait un climat aussi extrême« , a reconnu Hege Njaa Aschim, porte-parole du gouvernement norvégien. En 50 ans, les températures au Svalbard ont augmenté de 3 à 7 °C, et l’été 2020 a vu un record absolu de 21,2 °C sur l’île — pour une normale estivale de 5 à 8 °C. Or, l’Arctique se réchauffe plus vite que n’importe quelle autre région du monde.
Face à cette menace, un vaste programme de rénovation d’environ 20 millions d’euros a été lancé. Achevés en 2019, les travaux ont notamment inclus l’imperméabilisation complète du tunnel d’entrée, le creusement de fossés de drainage extérieurs, la suppression de toutes les sources de chaleur du tunnel, la construction d’un nouveau bâtiment technique à proximité de l’entrée, ainsi que l’installation de nouveaux systèmes de refroidissement et de dispositifs de surveillance avancés. Les semences n’ont jamais été menacées — elles sont protégées bien plus profondément dans la montagne — mais l’incident a mis en lumière les limites d’une conception qui n’avait pas anticipé une telle rapidité du réchauffement arctique.
Il sera néanmoins difficile de lutter contre le réchauffement exceptionnel enregistré dans la région sur le long terme. Selon les projections, les températures au Svalbard pourraient être de 7 à 10 °C supérieures à celles d’aujourd’hui d’ici 2100, rendant le maintien du pergélisol de surface de plus en plus aléatoire.
Une reconnaissance internationale croissante
Malgré ces défis, la réserve mondiale de semences du Svalbard est aujourd’hui saluée à l’échelle internationale comme l’un des projets les plus visionnaires de notre époque. En 2026, elle a reçu le Prix Princesse des Asturies pour la coopération internationale, l’une des distinctions les plus prestigieuses d’Espagne, consacrant son rôle unique dans la préservation du patrimoine vivant de l’humanité.
Si il est tout à fait possible de randonner ou de faire du vélo jusqu’au bâtiment pour en apercevoir la façade, l’intérieur de l’édifice est strictement réservé au personnel autorisé (équipes de NordGen et techniciens). Les portes ne s’ouvrent que quelques fois par an pour les dépôts de semences.
Toutefois, une visite virtuelle de l’installation est accessible en ligne, permettant à chacun d’explorer ce lieu hors du commun sans se rendre en Arctique.
Cette visite a été lancée à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de la réserve en 2023. Elle permet d’explorer l’extérieur du bâtiment en modes jour et nuit, puis de descendre le long tunnel pour atteindre « La Cathédrale » — ainsi nommée pour ses hauts plafonds voûtés et son ambiance sonore feutrée — et enfin d’entrer dans les salles de conservation à -18 °C où sont alignées les boîtes de semences.
Localisation géographique de la Réserve mondiale de semences du Svalbard
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