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En retraçant l’histoire climatique de la fin du Moyen-Âge jusqu’à aujourd’hui, des chercheurs ont trouvé des similitudes entre les modèles météorologiques du XIVème siècle et ceux connus récemment. Plusieurs siècles nous séparent mais le climat peut-il vraiment être comparable ?
C’est dans la revue Climate of the Past que des chercheurs – des Instituts Leibniz pour l’Histoire et la Culture de l’Europe de l’Est (GWZO) et la Recherche Troposphérique (TROPOS) – ont mis en lumière leur découverte selon laquelle les modèles météorologiques médiévaux présentent des similitudes avec ceux que nous connaissons récemment, en basant leurs recherches sur la comparaison des impressionnantes sécheresses de 1302-1307 et celle de 2018. Depuis la publication de cette étude, les épisodes de sécheresse extrême se sont multipliés en Europe – 2022, 2025 puis 2026 – venant confirmer, année après année, la pertinence de ce parallèle entre climat médiéval et climat actuel.
L’étude publiée présente les résultats préliminaires du Freigeist Junior Research Group, créé par la Fondation de Volkswagen, concernant l’Anomalie de Dantée (1309-1321) à l’Institut Leibniz (GWZO). Ce groupe focalise ses recherches sur le changement climatique rapide du début du XIVe siècle et ses effets sur l’Europe de la fin du Moyen-Âge.
En effet, au cours de cette période de l’histoire, après l’année 1310, une phase de changement climatique rapide a eu lieu. On l’appelle « l’anomalie dantéenne », en raison du poète et philosophe italien contemporain Dante Alighieri. Celle-ci correspond à la phase de transition entre l’anomalie climatique médiévale – une période où les températures étaient relativement élevées – et le petit âge glaciaire – une longue période climatique caractérisée par des températures plus basses et des glaciers en progression.
Cette transition climatique n’a pas été sans conséquences et serait, au moins, partiellement responsable de la Grande Famine – la plus grande famine paneuropéenne du dernier millénaire qui a tué des millions de personnes – entre 1315 et 1321, mais aussi de la peste noire – une pandémie dévastatrice qui a tué 25 millions d’Européens -, entre 1346 et 1353.
Les chercheurs ont étudié des régions peu analysées pendant la Grande Famine telles que le Nord de l’Italie, le Sud-Ouest de la France et le Centre-Est de l’Europe. D’après eux, l’étude de ces zones permet d’obtenir de nombreuses informations afin de reconstruire l’ensemble des évènements météorologiques extrêmes et leurs effets socio-économiques.
Grâce aux rapports et aux archives de l’époque, aussi bien régionaux que municipaux, les chercheurs ont obtenu progressivement l’ensemble des pièces manquantes au puzzle. Par exemple, dans les archives administratives de Sienne, du comté de Savoie et de la région associée de Bresse, le développement économique de ces pays y est mis en avant.
Il est ainsi possible d’estimer la production de blé et de vin dans la région française de Bresse et de la comparer avec la production de blé en Angleterre. Comme les rendements du blé dépendent des facteurs climatiques, notamment de la température et des précipitations, il est possible de tirer des conclusions sur le climat des années respectives à la production.
« Nous voulons montrer que le changement climatique historique peut être beaucoup mieux reconstruit si des sources historiques écrites sont incorporées aux archives climatiques. L’inclusion de la recherche en sciences humaines contribue clairement à une meilleure compréhension des conséquences sociales du changement climatique dans le passé et à tirer des conclusions pour l’avenir », explique le Dr. Martin Bauch du GWZO dirigeant le groupe de recherche junior.
Une sécheresse au XIVe siècle similaire à celle du XXIe siècle
Ces dernières années, on parle beaucoup du réchauffement climatique et de ses conséquences sur la variabilité des saisons des pluies, mais aussi sur l’intensité et la fréquence des sécheresses. D’après les données des chercheurs, à partir de 1304, plusieurs étés chauds et très secs se sont succédé en Europe Centrale.
« Des sources du Moyen-Orient font également état de graves sécheresses. Les niveaux d’eau du Nil, par exemple, étaient exceptionnellement bas. Nous pensons donc que la sécheresse de 1304-1306 n’était pas seulement un phénomène régional, mais elle avait probablement des dimensions transcontinentales », explique le Dr. Thomas Labbé du GWZO.
Cette vague de sécheresse, entre 1303 et 1307, désignée comme historique au cours des XIIIe et XIVe siècle, peut aujourd’hui s’expliquer. Grâce aux évaluations de la sécheresse intensive de l’année 2018 et de plusieurs évènements extrêmes similaires, il est maintenant possible de prévoir « une balance des précipitations », c’est-à-dire un contraste marqué entre des précipitations extrêmement élevées dans une partie de l’Europe et des précipitations extrêmement faibles dans l’autre partie.
« Cela est généralement dû à des zones de haute et de basse pression stables qui restent dans une région pendant une période anormalement longue. En 2018, par exemple, des creux très stables se sont étendus sur l’Atlantique Nord et le sud de l’Europe pendant une longue période, cela a entraîné de fortes précipitations dans cette zone et une sécheresse extrême entre les deux, en Europe centrale », a expliqué le météorologue Patric Seifert de TROPOS, chargé de reconstituer, pour l’étude, les situations météorologiques à grande échelle.
En résumé, pour la première fois des chercheurs ont pris en compte cette fraction de l’histoire climatique médiévale et ils en sont arrivés à la conclusion suivante : un système de haute pression solide et stable a prédominé sur l’Europe Centrale, justifiant ainsi l’extrême sécheresse de ces années, entre 1303 et 1307.
Depuis, ce même schéma de blocage anticyclonique s’est répété à plusieurs reprises et avec une intensité croissante. Dès l’été 2022, le Centre commun de recherche de la Commission européenne a estimé que l’épisode alors en cours pourrait être la sécheresse la plus sévère qu’ait connue le continent depuis au moins cinq cents ans, avec près des deux tiers du territoire européen placés en état d’alerte ou de vigilance, des fleuves comme le Rhin ou le Pô au plus bas, et des rendements de maïs, de soja et de tournesol nettement inférieurs à la moyenne des cinq années précédentes.
Le rapport 2025 sur l’état du climat en Europe, publié conjointement par Copernicus et l’Organisation météorologique mondiale, a ensuite montré qu’environ 70 % des cours d’eau européens affichaient des débits inférieurs à la moyenne, 2025 comptant parmi les trois années les plus sèches en matière d’humidité des sols depuis 1992. La tendance s’est encore confirmée au printemps et à l’été 2026, avec des canicules précoces et intenses touchant la France, l’Espagne, le Portugal et l’Italie dès le mois de mai, et un débit du fleuve Pô tombé à un niveau historiquement bas pour la saison.
De plus, au fil de leurs recherches, ils ont fini par observer une coïncidence entre les périodes de sécheresses et les incendies urbains. Evidemment, aujourd’hui, grâce aux pompiers nous sommes davantage en sécurité face aux incendies, mais au Moyen-Âge cela représentait un immense danger pour les villes aux nombreuses constructions.
« Nous pensons que notre analyse est la première à trouver une corrélation entre les incendies et les sécheresses sur une période de deux cents ans. Les grands incendies urbains suivaient généralement les sécheresses d’un an. Les structures en bois des maisons médiévales ne se dessèchent pas immédiatement. Mais une fois que c’est arrivé, elles s’enflamment très facilement » , explique Martin Bauch, leader du groupe de recherche junior.
Pour la petite histoire, à l’époque contemporaine, les habitants étaient également conscients du lien étroit entre les sécheresses et les risques d’incendie… Ils étaient obligés de placer des sceaux d’eau à côté de leurs portes d’entrée en guise d’extincteur. Un écho troublant à la situation actuelle : le rapport 2025 sur le climat européen souligne qu’avec la combinaison des sécheresses et des vagues de chaleur, plus d’un million d’hectares sont partis en fumée sur le continent en une seule année, un record sans précédent, comparable à la superficie de Chypre.
Quelle relation entre le réchauffement climatique actuel et les données historiques de l’étude ?
On observe bien que les sécheresses actuelles ne sont pas des phénomènes climatiques nouveaux mais le réchauffement climatique actuel n’arrange rien.
Par exemple, le changement climatique a touché de plein fouet l’Arctique, cette région qui entoure le Pôle Nord s’est réchauffée deux fois plus que l’ensemble des régions au niveau mondial. Ce phénomène, désigné sous le nom d' »amplification de l’Arctique » – une réaction amplifiée du changement planétaire – a des effets directs sur les régimes météorologiques en Europe.
Le rapport 2025 sur le climat européen confirme cette dynamique à l’échelle de tout le continent, l’Europe se réchauffant elle-même environ deux fois plus vite que la moyenne mondiale depuis les années 1980, avec des vagues de chaleur marine touchant désormais la quasi-totalité des mers européennes.
D’après les chercheurs, une théorie suppose que le réchauffement disproportionné de l’Arctique entraîne une diminution des différences de température, et par conséquent de la dynamique atmosphérique, entre les latitudes moyennes et la région autour du Pôle Nord. En conséquence, selon une hypothèse courante, les conditions météorologiques peuvent persister plus longtemps que par le passé – un mécanisme que l’on retrouve derrière les dômes de chaleur bloqués plusieurs jours durant sur l’Europe de l’Ouest lors des canicules de 2025 et 2026.
Ces dernières années il n’est pas rare d’entendre parler de la fonte, à grande vitesse, de la banquise arctique. Les projections se sont d’ailleurs nettement rapprochées depuis la publication de l’étude sur l’anomalie dantéenne : alors que les premières estimations évoquaient un horizon proche de 2050, des travaux plus récents, notamment ceux du British Antarctic Survey et une étude parue en 2024 dans la revue Nature Reviews Earth & Environment, envisagent désormais un premier été sans glace de mer estivale en Arctique dès la décennie 2030, un scénario qui n’a cessé d’être avancé au fil des nouvelles recherches.
« Même s’il s’agissait d’une phase de refroidissement au Moyen Âge et que nous vivons maintenant dans une phase de réchauffement artificiel, il pourrait y avoir des parallèles. La période de transition entre deux phases climatiques pourrait être caractérisée par des différences de température plus faibles entre les latitudes provoquant des conditions météorologiques, à grande échelle, plus durables. Cela pourrait expliquer une augmentation des événements extrêmes », prévient l’expert Patric Seifert.
A l’heure actuelle, les nouvelles environnementales ne sont pas bonnes et les chercheurs s’attendent, sans grande surprise, à des évènements climatiques extrêmes plus fréquents tels que les sécheresses.
Les canicules françaises de juin 2026, jugées par Météo-France comparables en durée à celles d’août 2003 mais plus intenses, et attribuées par des équipes de recherche à un réchauffement de plusieurs degrés par rapport à un climat sans influence humaine, illustrent cette accélération.
« Cependant, il est difficile de tirer des conclusions, à partir de notre étude, sur les développements climatiques futurs au XXIème siècle. Alors que les fluctuations climatiques, au XIVème siècle, étaient des phénomènes naturels ; à l’ère moderne, les humains exercent également une influence artificielle sur le climat », ont indiqué Martin Bauch et Patric Seifert.
Une chose est sûre, aujourd’hui, les activités humaines jouent un grand rôle dans l’accélération du changement climatique alors qu’au Moyen-Âge les phases climatiques étaient naturelles. Cette différence signe la limite de la comparaison effectuée entre les phénomènes climatiques au cours de ces deux époques bien distinctes – même si, sécheresse après sécheresse, le parallèle continue de se vérifier sur le terrain.
Référence
Bauch, M., Labbé, T., Engel, A., and Seifert, P.: A prequel to the Dantean Anomaly: the precipitation seesaw and droughts of 1302 to 1307 in Europe, Clim. Past, 16, 2343-2358, 2020
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