Le jeu de tête dans le foot est-il dangereux à long terme ? La Fédération écossaise prend position en le limitant pour les entraînements

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L’attaquant français Olivier Giroud, lors de la rencontre entre la France et le Danemark, à Doha, pendant la Coupe du monde au Qatar, le 26 novembre 2022.

S’il lui prenait l’envie de quitter le Milan AC au profit du championnat écossais, Olivier Giroud aurait du mal à entretenir son arme fatale : le jeu de tête, qui lui a permis de marquer 13 des 51 buts qu’il a inscrits sous le maillot tricolore, selon un décompte du site Chroniques bleues. Le 28 novembre, la fédération écossaise de football (SFA) a décidé de limiter l’entraînement au jeu de tête à une séance par semaine pour tous les joueurs adultes, professionnels compris, et de le bannir des séances d’entraînement et de récupération la veille et le lendemain d’un match.

Pour justifier cette mesure, la SFA cite la retentissante étude statistique dirigée par l’université de Glasgow, parue en 2019 dans le New England Journal of Medicine. Reposant sur un échantillon de près de 8 000 ex-footballeurs professionnels écossais, elle établit que ceux-ci ont développé environ 3,5 fois plus de maladies neurodégénératives qu’une population générale comparable.

L’étude se garde de toute hypothèse concernant l’origine de cette surexposition. Bien sûr, les commotions consécutives à un choc de la tête sont dans le viseur ; reste à savoir s’il ne faut mettre en cause que les heurts violents accidentels ou s’il faut s’inquiéter aussi du jeu de tête délibéré. Selon la SFA, le doute doit profiter à la sécurité : « Il est important de répéter que, même si l’étude [de l’université de Glasgow] n’a pas été conçue pour identifier les causes de ce risque accru, tant les blessures que le jeu de tête ont été suggérés comme de possibles facteurs contribuant aux maladies neurodégénératives », a déclaré John MacLean, le consultant médical principal de la SFA, dans le communiqué de la fédération.

La Fédération française a mené sa propre étude

Le triste destin du onze anglais de 1966 est l’une des raisons pour lesquelles le foot britannique est sensible à la question des dommages cérébraux. Parmi les joueurs qui avaient alors gagné le Mondial, quatre sont morts de démence. En 2020, Sue Lopez, héroïne britannique du ballon rond, avait attribué ses troubles cérébraux au jeu de tête. Les données manquent concernant le football féminin, déplorait en 2021 William Stewart, coresponsable de l’étude écossaise, auprès du média allemand Deutsche Welle, mais les scientifiques considèrent généralement que les femmes sont plus sujettes que les hommes aux effets délétères des commotions.

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De l’autre côté de la Manche, le sujet est moins brûlant, quoique surveillé. La Fédération française de football (FFF) a conduit sa propre étude statistique, publiée en mai dans le Scandinavian Journal of Medicine and Science in Sports, portant sur un échantillon de quelque 6 100 anciens joueurs professionnels français. Comme l’étude écossaise, elle établit qu’ils ont développé plus de cas de démence que dans la population générale. En annonçant cette publication sur son site Internet, la FFF a mis en avant un autre résultat, à savoir que la pratique du football professionnel entraîne une « sous-mortalité globale » des pratiquants, notamment eu égard aux maladies cardiovasculaires et aux cancers.

L’attaquant anglais Geoff Hurst, auteur d’un triplé pendant la finale de la Coupe du monde de 1966, remportée par l’Angleterre face à la République fédérale d’Allemagne, le 30 juillet, au stade Wembley de Londres.

Quant à incriminer le jeu de tête, Emmanuel Orhant, directeur médical de la FFF et coauteur de l’étude, revendique le doute. Il remarque que des dizaines d’années peuvent séparer la fin d’une carrière et la survenue d’une démence, période pendant laquelle peuvent survenir d’autres facteurs de risque. D’autant plus, ajoute-t-il, que l’étude a porté sur le football des années 1960 et 1970, quand les joueurs, même professionnels, avaient une « autre vie » en dehors des terrains.

« Des méta-analyses n’arrivent pas à démontrer le lien ente le jeu de tête et les maladies neurodégénératives », insiste le médecin, pour qui, s’il ne faut « pas sous-estimer » cette hypothèse et respecter « le principe de précaution », il ne faut pas davantage « prendre des décisions abruptes », faute de démonstration formelle. Et d’appeler de ses vœux des études supplémentaires.

La protection des enfants prioritaire

Après un contact rugueux sur le pré, bien des stars du ballon rond comme de l’ovalie ont pris le chemin du cabinet de neurologie de Jean-François Chermann, référent de plusieurs clubs de rugby et de fédérations sportives. Aux yeux du médecin, les chocs les plus spectaculaires ne sont pas toujours les plus alarmants : « Il vaut mieux faire quelques commotions, et récupérer à chaque fois, que faire des subcommotions à répétition », soit des chocs moins violents dont les symptômes peuvent être des étincelles dans les yeux ou un étourdissement de quelques secondes. Or, précise le médecin, « jouer avec la tête ne provoque pas des subcommotions à chaque fois, mais cela peut arriver ».

Les deux spécialistes s’accordent sur un point : il faut protéger les enfants. Pour Emmanuel Orhant, leurs entraînements doivent privilégier des ballons plus petits ou moins gonflés, et il importe d’apprendre la technique adéquate et de muscler le cou. Le médecin de la FFF annonce que des recommandations d’exercices seront émises pour la saison prochaine. Du reste, selon lui, « en dessous de 10 ans, quasiment personne ne joue de la tête ». La fédération anglaise expérimente déjà l’interdiction du jeu de tête dans des matchs d’enfants de moins de 12 ans. Dans le protocole établi par l’IFAB, la vénérable organisation garante des lois du football depuis cent trente-six ans, le jeu de tête est alors sanctionné d’un coup franc indirect.

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La FIFA, de son côté, ne commente pas l’hypothèse d’un lien entre le jeu de tête et les dommages cérébraux, mais souligne qu’elle « examine la recherche dans tous les domaines de la santé du cerveau » et « conduit des études sur les propriétés mécaniques des ballons, en explorant comment ces facteurs peuvent influer sur les impacts », selon un porte-parole. La FIFA souligne aussi qu’en association avec la fédération anglaise, elle soutient une nouvelle étude de l’université de Glasgow concernant la détérioration des fonctions cognitives d’anciens joueurs en milieu de vie.

La fédération écossaise se félicite, en tout cas, que 64 % des joueurs sondés approuvent la limitation du jeu de tête pendant l’entraînement. Cette mesure a aussi obtenu la franche approbation de l’association britannique Headway, qui se consacre à la prévention des dommages cérébraux et au soutien de victimes. Dans un communiqué, son président par intérim, Luke Griggs, a applaudi un « volontarisme » d’autant plus remarquable que « traditionnellement, le football a craint le changement ».



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