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En 2020, la Russie terminait la construction de la première et unique centrale nucléaire flottante au monde, l’Akademik Lomonosov destinée à alimenter en électricité une région isolée de l’Extrême-Orient russe. Après 5 ans de service probant, la Russie va entamer la production en série de centrales nucléaires flottantes plus puissantes notamment dédiées à l’exportation.
Le 23 août 2019, Alexeï Likhatchev, directeur général de Rosatom, donnait le signal du départ de la centrale nucléaire flottante Akademik Lomonosov, depuis le port de Mourmansk, vers la ville de Pevek, dans l’Extrême-Orient russe : « C’est un événement exceptionnel pour notre entreprise et pour la Tchoukotka. Aujourd’hui, l’Akademik Lomonosov commence son voyage vers Pevek, où il fournira une énergie propre et fiable à la population locale, ainsi qu’aux entreprises opérant dans la région. Il s’agit d’une contribution importante pour l’avenir de l’Arctique, à la fois durable et prospère. »
L’Akademik Lomonosov est une installation nucléaire particulière : contrairement aux centrales traditionnelles construites à terre, ses réacteurs sont installés sur une plateforme flottante amarrée dans un port. Elle constitue également la centrale nucléaire en exploitation la plus septentrionale du monde.
Les centrales nucléaires flottantes, désignées par les sigles FNPP (Floating Nuclear Power Plant) ou FPU (Floating Power Unit), reposent sur des technologies issues de la construction navale nucléaire russe. Elles peuvent produire de l’électricité en continu, indépendamment des conditions d’ensoleillement ou de vent, et éventuellement fournir de la chaleur. Elles intéressent notamment les régions arctiques, les territoires insulaires et les industries minières fortement consommatrices d’énergie.
Après avoir parcouru environ 4 700 km le long des côtes arctiques russes, l’Akademik Lomonosov est arrivée à Pevek en septembre 2019. Le 19 décembre de la même année, le groupe public nucléaire Rosatom annonçait son raccordement au réseau électrique de la région autonome de Tchoukotka et le début de sa production d’électricité.
Cette centrale d’une puissance électrique nominale de 70 MW a notamment été conçue pour remplacer progressivement les capacités de production de la centrale nucléaire terrestre de Bilibino, mise en service en 1974, et celles de la centrale thermique au charbon de Chaun, à Pevek. La centrale de Bilibino, constituée de quatre petits réacteurs d’une puissance électrique totale de 48 MW, a définitivement cessé de produire de l’électricité le 30 décembre 2025. Elle est désormais engagée dans les préparatifs d’un long processus de démantèlement.
Le 22 mai 2020, l’Akademik Lomonosov entrait officiellement en exploitation commerciale. Depuis, elle alimente le réseau électrique isolé de Chaun-Bilibino, qui dessert des localités et des activités industrielles de cette région particulièrement difficile d’accès. Elle fournit également de la chaleur à Pevek, grâce à un système de cogénération permettant de valoriser une partie de l’énergie thermique produite par les réacteurs.
Après avoir dépassé le milliard de kilowattheures produits en janvier 2025, la centrale avait généré près de 1,4 milliard de kWh cumulés en octobre 2026, selon Rosatom. Son exploitation se poursuit avec des opérations périodiques de maintenance, notamment un premier renouvellement du combustible nucléaire en 2024 et d’importants travaux d’entretien en 2025. Aucun accident nucléaire majeur n’a été publiquement signalé depuis sa mise en service, mais cela ne dispense pas d’un suivi permanent de la sûreté et de l’environnement.
L’Akademik Lomonosov est une plateforme flottante non propulsée d’environ 144 mètres de long et 30 mètres de large, pour un déplacement voisin de 21 000 tonnes. Elle accueille un équipage d’environ 70 personnes et comporte deux réacteurs nucléaires à eau pressurisée KLT-40S, dérivés de technologies utilisées sur les brise-glaces nucléaires russes, d’une puissance électrique nominale de 35 MW chacun. Sa puissance totale de 70 MW pourrait, à titre indicatif, répondre aux besoins électriques d’une ville de 100 000 habitants, selon leur consommation. Lorsqu’elle fournit simultanément une importante quantité de chaleur, la puissance électrique disponible diminue. La centrale est également équipée de systèmes de sûreté, de protection radiologique et de surveillance de son environnement.
Les réacteurs KLT-40S peuvent fonctionner plusieurs années entre deux rechargements de combustible, généralement trois à cinq ans selon les conditions d’exploitation. Cette autonomie constitue un avantage dans les régions isolées, où l’approvisionnement régulier en combustibles fossiles nécessite des transports coûteux et complexes. En revanche, la maintenance nucléaire, la gestion du combustible irradié et les infrastructures portuaires spécialisées représentent des contraintes techniques et financières importantes.
Le projet de l’Akademik Lomonosov a été lancé en 2006. Selon ses concepteurs, l’installation a été dimensionnée pour résister à différentes agressions extérieures, notamment aux conditions météorologiques extrêmes, et dispose de plusieurs dispositifs de sûreté destinés à prévenir les accidents. Sa durée de vie initialement prévue est d’environ 40 ans. Une installation flottante n’est cependant pas à l’abri de tous les risques : tempêtes exceptionnelles, collisions, perte des systèmes de refroidissement ou accidents affectant ses installations à terre doivent être pris en compte dans son étude de sûreté.
Si l’Akademik Lomonosov est aujourd’hui la seule centrale nucléaire flottante commerciale en exploitation, le principe n’est pas totalement nouveau. Dès les années 1960, les États-Unis avaient transformé le navire Sturgis en centrale nucléaire flottante. Équipé d’un réacteur MH-1A d’environ 10 MW électriques, il avait notamment fourni de l’électricité dans la zone du canal de Panama entre 1968 et 1976. L’Akademik Lomonosov marque donc surtout le retour de ce concept à une échelle commerciale et industrielle moderne.
Des petites centrales nucléaires destinées aux zones isolées
Ces installations sont destinées en priorité aux zones côtières difficiles d’accès, aux petits réseaux électriques isolés et aux grands sites industriels éloignés des infrastructures énergétiques traditionnelles. Le principe consiste à construire et équiper la centrale dans un chantier naval, puis à la remorquer jusqu’à son site d’exploitation. Une fois amarrée, elle est reliée au réseau électrique local par des câbles et des installations terrestres adaptés.
La Russie développe ainsi plusieurs nouvelles unités flottantes destinées à l’exploitation du gisement de cuivre de Baimskaya, en Tchoukotka. Ces installations, de type FPU-106, utiliseront des réacteurs RITM-200S et doivent permettre d’alimenter les infrastructures minières et industrielles du secteur. Ce projet constitue une étape importante vers la fabrication de centrales flottantes en série, au-delà de l’unique exemplaire de l’Akademik Lomonosov.
Parallèlement, Rosatom travaille sur une nouvelle génération d’unités flottantes optimisées, destinées notamment à l’exportation. Le modèle FPU-100, également appelé PEB-100, repose sur deux réacteurs RITM-200M, chacun développant environ 50 MW électriques. Plus compacts que les anciens KLT-40S, ces réacteurs à eau pressurisée sont dérivés de la famille RITM utilisée sur les brise-glaces nucléaires russes de nouvelle génération.
Chaque centrale flottante FPU-100 doit ainsi fournir une puissance électrique totale d’environ 100 MW. Le modèle est conçu pour fonctionner jusqu’à dix ans entre deux rechargements de combustible, contre quelques années pour l’Akademik Lomonosov. Sa durée de vie de conception atteindrait 60 ans, avec la possibilité d’une prolongation sous réserve d’évaluations techniques et d’autorisations réglementaires.
Les FPU-100 sont également prévues pour fonctionner sous des climats plus chauds que celui de l’Arctique, notamment dans les régions tropicales. Cette adaptation implique de tenir compte de températures de l’eau plus élevées, de conditions maritimes différentes et des particularités géographiques des sites d’accueil.
De nombreux pays séduits par ces centrales nucléaires flottantes
Pour développer ce nouveau marché, Rosatom s’est associé au groupe industriel russe TSS autour du projet Energoflot, destiné à constituer une flotte de centrales nucléaires flottantes pour des clients étrangers. Les accords annoncés depuis 2023 envisagent le déploiement progressif de ces unités sur la période 2029-2036, notamment au Moyen-Orient, en Asie du Sud-Est et en Afrique.
Plusieurs pays, dont l’Indonésie, la Guinée et d’autres États côtiers ou insulaires, ont engagé des discussions ou signé des accords préliminaires avec Rosatom. Le Brésil, l’Argentine et la Malaisie ont également été cités parmi les marchés potentiels.
L’Indonésie va se doter de deux centrales nucléaires flottantes russes
Une étape importante a été franchie le 16 octobre 2026. À l’occasion de la Semaine russe de l’énergie, organisée à Moscou, Rosatom et la société indonésienne PT Pembangkit Listrik Nuklir ont annoncé la signature d’un accord portant sur la fourniture d’électricité produite par deux centrales nucléaires flottantes FPU-100, d’une puissance cumulée de 200 MW.
Ces deux unités sont destinées au nord de l’île d’Halmahera, dans la province des Moluques du Nord, à proximité de l’équateur, dans l’est de l’Indonésie. Cette région insulaire connaît un développement industriel important et dispose de besoins énergétiques croissants. À titre de repère démographique, le district administratif d’Halmahera du Nord comptait environ 210 000 habitants en 2025, selon les statistiques indonésiennes. L’île d’Halmahera dans son ensemble est sensiblement plus peuplée.
Il s’agit d’une première mondiale pour Rosatom : cet accord constitue son premier engagement commercial à l’exportation pour la fourniture d’électricité à partir de centrales nucléaires flottantes. Mais les centrales ne sont pas encore livrées et l’accord ne signifie pas que leur exploitation a déjà été autorisée. Selon les annonces russes, les premières livraisons d’électricité pourraient intervenir environ cinq ans après l’entrée en vigueur des principales conditions du contrat, soit au début des années 2030 si le calendrier envisagé est respecté.
Le modèle économique retenu est également original. Plutôt qu’une simple vente de centrales nucléaires à un État étranger, le projet repose sur un accord commercial de fourniture d’électricité entre entreprises, financé par des investissements privés. D’après les déclarations de Rosatom, le groupe russe conserverait la propriété des unités flottantes et vendrait leur production électrique sur une longue période, correspondant potentiellement à leur durée de vie de 60 ans.
L’Indonésie, qui ne possède pas encore de centrale nucléaire commerciale en exploitation, devra néanmoins disposer d’un cadre réglementaire approprié. Son autorité de sûreté nucléaire, la BAPETEN, a engagé en 2026 plusieurs travaux avec Rosatom et les institutions nationales afin de préciser les conditions d’autorisation des centrales flottantes. Ces discussions concernent notamment les responsabilités de l’exploitant, le statut juridique des navires, la protection radiologique, la sécurité maritime et les procédures à appliquer en cas d’urgence nucléaire.
La localisation du projet impose également une attention particulière aux risques naturels. Contrairement à la Tchoukotka, caractérisée par un climat polaire, Halmahera se trouve dans une région tropicale et sismiquement active, exposée notamment aux séismes et, selon les événements, aux tsunamis. La résistance des installations flottantes et de leurs équipements portuaires devra donc être démontrée pour les conditions propres au site retenu.
Avantages et inconvénients des centrales nucléaires flottantes
Sur le plan environnemental, ces installations présentent plusieurs avantages potentiels. La fission nucléaire produit de l’électricité sans combustion de charbon, de gaz ou de pétrole et sans émissions directes de dioxyde de carbone pendant la production. Elle peut donc contribuer à réduire les émissions de gaz à effet de serre lorsqu’elle remplace des moyens de production fossiles utilisés dans des régions isolées.
Le bilan carbone complet doit cependant intégrer la construction des unités, l’extraction et l’enrichissement de l’uranium, les opérations de maintenance et le démantèlement.
En contrepartie, leur déploiement soulève des questions de sûreté nucléaire, de gestion des déchets radioactifs, de refroidissement des réacteurs et de protection des milieux marins. Les effets éventuels des rejets de chaleur dans l’eau, les risques d’accident, la sécurité des installations et le transport du combustible devront faire l’objet d’études spécifiques et d’un contrôle réglementaire. À ce stade, le coût réel de l’électricité produite par les futures FPU-100 reste également difficile à apprécier indépendamment, faute d’un retour d’expérience commercial suffisant.
Fin septembre 2025, le président russe Vladimir Poutine déclarait, à l’occasion du Forum international World Atomic Week organisé pour les 80 ans de l’industrie nucléaire russe, que son pays s’apprêtait à lancer la production en série de petites centrales nucléaires, terrestres et flottantes. La fabrication des nouvelles unités destinées aux projets industriels russes et l’accord conclu avec l’Indonésie illustrent cette stratégie.
L’uranium : une ressource épuisable
Au 1er octobre 2026, la Russie comptait 34 réacteurs nucléaires de production électrique considérés comme opérationnels, selon la World Nuclear Association, dont les deux réacteurs embarqués sur l’Akademik Lomonosov. Sept autres réacteurs étaient en construction. La Russie demeure ainsi l’un des principaux acteurs mondiaux du nucléaire civil et le seul pays à exploiter actuellement une centrale nucléaire flottante commerciale.
Lors du même forum de septembre 2025, Vladimir Poutine évoquait également la question des ressources mondiales en uranium, dont l’épuisement pourrait, selon certains scénarios de consommation, intervenir au cours de la seconde moitié du XXIe siècle.
Le rapport Uranium 2026 : Resources, Production and Demand, publié conjointement par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et l’Agence pour l’énergie nucléaire de l’OCDE, estime ainsi à plus de 8,1 millions de tonnes les ressources mondiales d’uranium actuellement identifiées et récupérables sous un certain seuil de coût. Ces ressources seraient suffisantes pour répondre aux scénarios de demande étudiés jusqu’en 2050, à condition de réaliser les investissements nécessaires dans l’exploration et les capacités minières.
Pour réduire cette dépendance à l’uranium naturel, la Russie poursuit notamment le projet Proryv (« Percée »), développé dans la région de Tomsk. Celui-ci prévoit un complexe nucléaire expérimental associant le réacteur à neutrons rapides BREST-OD-300, refroidi au plomb liquide, à des installations de fabrication et de recyclage du combustible nucléaire. L’objectif est de démontrer un cycle du combustible dit « fermé », permettant de récupérer et de réutiliser à plusieurs reprises certaines matières valorisables présentes dans le combustible irradié.
La mise en service de ce complexe a été annoncée pour l’horizon 2030, mais la démonstration d’un cycle fermé à l’échelle industrielle reste un défi technologique. Le recyclage du combustible nucléaire existe déjà sous différentes formes dans plusieurs pays, notamment en France et en Russie. Les réacteurs à neutrons rapides pourraient cependant permettre un recyclage plus poussé et une utilisation beaucoup plus efficace de l’uranium. Cette approche ne supprimerait ni la totalité des déchets radioactifs ni les besoins en matières premières, mais pourrait contribuer à prolonger considérablement les ressources disponibles.
Avec l’exploitation de l’Akademik Lomonosov, la construction de nouvelles unités et le premier accord commercial conclu avec l’Indonésie, les centrales nucléaires flottantes commencent ainsi à dépasser le stade du démonstrateur isolé. Leur développement pourrait ouvrir une nouvelle voie pour l’approvisionnement électrique de territoires insulaires, côtiers ou difficiles d’accès. Leur intérêt réel dépendra toutefois de leur compétitivité économique, de leur sûreté, de leur acceptabilité locale et de leur capacité à compléter les autres solutions de production d’électricité bas carbone, bien moins coûteuses et bien plus faciles à mettre à oeuvre comme les énergies renouvelables.
