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Le 18 août, un éboulement meurtrier survenu sur un site d’exploitation artisanale d’or, à la frontière entre la Centrafrique et le Cameroun, a provoqué un bilan encore controversé. Alors que les autorités centrafricaines ont fait état de 49 morts, des témoins rencontrés surplace évoquent 107 corps extraits des décombres.
Depuis la rive camerounaise du fleuve Kadey, il suffit de lever les yeux pour apercevoir Zamboï-Moscou. À quelques mètres seulement, sur le territoire centrafricain, cette localité doit son surnom de « Moscou » au séjour des paramilitaires russes dans cette région. C’est sur ce site d’exploitation artisanale de l’or qu’un éboulement meurtrier s’est produit le 18 août dernier. Ce jour-là, Touheu travaillait sur la rive camerounaise de la Kadey, à quelques mètres seulement du site centrafricain.
« À un moment, j’ai entendu des cris. Une fois Arrivé sur la digue du fleuve, qui sépare les deux sites. C’était la débandade totale. Certains criaient, d’autres tentaient de sortir les rescapés, tandis que d’autres encore retiraient les corps de la boue », raconte l’artisan minier camerounais.
« J’ai vu la mort, j’ai vraiment vu la mort » murmure Hassan Issa. À 30 ans, l’orpailleur se considère comme un miraculé. Il raconte que quelques minutes seulement ont suffi à l’éboulement pour le séparer de ceux qu’il appelle ses « frères », engloutis sous des tonnes de terre. « Ce jour-là, j’étais dans la mine, aux côtés de centaines de frères qui sont morts. Nous avions travaillé pendant plusieurs heures. Puis mon chef de carrière m’a donné 20 000 francs CFA pour aller acheter la ration des autres orpailleurs et la leur apporter au fond du trou. À peine étais-je remonté, deux minutes peut-être, que l’éboulement s’est produit. A l’aide des pelles et les pioches, nous avons essayé, autant que possible, de sortir ceux qui étaient encore en vie et de récupérer les corps. 107 au total, » Confie-t-il. Un nombre toutefois difficile à consolider.
Pelle à la main, l’artisan minier partage ce témoignage. Tout à coup, son récit s’interrompt et fond en larmes. Il a perdu deux de ses amis dans ce drame.
Les voix ont disparu
A Zamboi coté Centrafrique, les champs d’oiseaux ont remplacé le vacarme des orpailleurs.
Quelques jours auparavant, des centaines d’hommes occupaient encore ce vaste campement minier. À notre passage, les voix avaient presque disparu. Les marteaux s’étaient tus. Les moteurs des machines aussi. Au loin, seuls deux bulldozers étaient encore en mouvement. « Ils remblaient et nivellent la zone du drame », souffle un responsable de la sécurité côté camerounais.
À quelques mètres de là, une colonie de bâches bleues s’étend à perte de vue. Ces abris de fortune sont désormais les seuls vestiges visibles de l’immense campement minier qui grouillait encore de vie avant le drame.
Tout autour, le sol est éventré. Des trous béants s’ouvrent au milieu de monticules de terre fraîchement remuée. Les excavations se succèdent, irrégulières et profondes. Par endroits, les parois semblent avoir été arrachées d’un seul coup, comme si la terre avait cédé brutalement sous le poids des hommes et des machines.
Il était environ 14h ce 18 aout, lorsque le sol s’est dérobé. Ce mardi-là, Zamboï était particulièrement animé. Camerounais, Centrafricains, mais aussi Tchadiens, Maliens et Burkinabè se retrouvaient sur ce vaste chantier à ciel ouvert. Des travailleurs exposés à des conditions de sécurité précaires. Ici, pas de casques, pas de chaussures de sécurité, pas même de gants.
Pour ceux qui ont quitté les lieux, le départ ne signifie pas pour autant la fin de l’orpaillage. Mamadou, un rescapé centrafricain âgé de 29 ans, légèrement blessé est retourné momentanément chez ses parents à Baboua en RCA. « Je ne pense plus retourner de sitôt sur le site. Je me ressource d’abord auprès de ma famille en faisant le deuil de mes amis qui sont décédés » explique-t-il. Olivier, orpailleur camerounais lui aussi rescapé du drame est revenu dans son village proche de Garoua-Boulai. Comme Mamadou, il a lui aussi fait un break à l’orpaillage.
Un bilan incertain
Sur place, des témoins rencontrés affirment que 107 corps ont été extraits des décombres. Mais le bilan exact reste difficile à établir. Car les autorités centrafricaines parlent de 49 morts, alors que le Cameroun évoque plusieurs dizaines sans avancer de bilan définitif.
Le bilan centrafricain indique deux ressortissants tchadiens et 13 ressortissants camerounais identifiés parmi les victimes. Mais un responsable de la sécurité militaire coté camerounais confie avoir réceptionné trois corps identifiés comme camerounais. « L’un s’appelait Yaya, il était propriétaire d’un trous d’orpaillage en exploitation, l’autre Yanossa. Il avait 33 ans père de famille. Et un troisième se nommait Daouda, il avait 32 ans », souffle le militaire.
De son côté, le procureur de la République près du tribunal de grande instance de Baboua a ouvert une enquête judiciaire. Laquelle a été confié au commissariat spécial de Beloko. Descendu sur le site de l’accident, Rufin Benam-Beltoungou le ministre des Mines et de la Géologie de la République Centrafricaine a pu constater lui aussi l’ampleur des dégâts.
Dans un arrêté signé le 21 août, le membre du gouvernement a ordonné la suspension des activités minières de la société Douaouzou Fils qui opérait sur le site accidenté. L’arrêté invoque notamment le non-respect des normes d’exploitation minière et des directives administratives, ainsi que l’introduction illégale de ressortissants étrangers dans la zone minière, en violation des articles 243 du Code minier et 284 de son décret d’application.
Dans une interview accordée aux médias centrafricains, Rufin Benam-Beltoungou accuse aussi les artisans miniers d’avoir violé un site pourtant protégé par une barrière en tôle. « Le site était désaffecté par de fortes pluies qui s’abattaient sur le terrain. Malgré cela, ils ont forcé le passage pour pénétrer dans le chantier » déclare le membre du gouvernement.
Cette version laisse toutefois une question en suspens. Si le site était effectivement désaffecté et interdit d’accès, comment des centaines d’orpailleurs ont-ils pu s’y retrouver le 18 août, au point d’y travailler plusieurs heures avant l’éboulement ?
Des questions sans réponses
Derrière la décision des autorités centrafricaines, plusieurs questions restent sans réponse. Quel titre minier détenait la société Douaouzou Fils ? Quelles étaient précisément ses obligations en matière de sécurité et d’encadrement des orpailleurs ? Les autorités avaient-elles effectué des contrôles avant le drame et, surtout, avaient-elles déjà signalé des irrégularités ?
L’arrêté ministériel du 21 août, qui suspend les activités, évoque notamment le non-respect des normes d’exploitation minière et de directives administratives.
Pour l’heure, aucun document public ne permet d’établir la date du dernier contrôle du site, l’existence d’éventuelles mises en demeure avant l’éboulement. La société, de son côté, n’a pas répondu aux accusations portées contre elle. Ces éléments sont pourtant déterminants pour comprendre les responsabilités dans cette catastrophe.
Sur le versant camerounais du chantier, l’accident de Zamboï-Moscou a servi de leçon à Alhadji Mohamadou Bawe. Le président de la Société coopérative MOÏNAM, engagée dans l’organisation et la structuration des artisans miniers et des communautés locales dans la zone aurifère frontalière entre l’Est du Cameroun et la République centrafricaine, veut davantage miser sur la sécurité. « Même avant ce triste événement, je ne plaisantais pas avec la vie de mon personnel », explique cet opérateur économique qui a fait fortune dans l’exploitation minière. Il assure avoir toujours veillé à la sécurisation des sites exploités. « Je prends soin de refermer tous les trous après l’exploitation. C’est ce que demande le Code minier », précise-t-il.
Mais le cas de Zamboï dépasse la seule responsabilité de cet opérateur. Pour Justin Landry Chekoua, responsable du programme Mines, Biodiversité et Énergie à l’ONG Forêts et Développement rural (Foder), les failles observées sur ce site renvoient à un problème beaucoup plus large de sécurité dans l’exploitation artisanale de l’or en Afrique Centrale. « La première faille, c’est l’abandon des trous après l’exploitation mécanisée. Ils ne sont pas refermés et deviennent des zones à haut risque. On y retrouve ensuite des centaines d’artisans miniers, parfois dans un même puits. La deuxième faille, c’est l’absence d’organisation de l’exploitation artisanale. Les orpailleurs peuvent travailler sur des zones particulièrement exposées aux glissements de terrain. Enfin, les mesures de protection collective restent insuffisantes. Il faut sécuriser les parois, baliser les zones dangereuses et surtout mieux former et sensibiliser les artisans aux règles de sécurité », analyse l’expert minier.
Or, sur son chantier, Alhadji Bawa se défend sur la profondeur des excavations : « Nous ne descendons pas à plus de dix mètres de profondeur. C’est pour éviter les pertes en vies humaines. Et c’est une instruction qui nous a été donnée par la délégation du ministère des mines ». « J’envisage de planter des arbres fruitiers sur ces sites lorsque nous aurons fini d’exploiter » renchérit-il.
En Centrafrique comme au Cameroun, si certains survivants disent ne plus vouloir redescendre dans une galerie, d’autres en revanche se sont dirigés vers d’autres sites de la région, à la recherche de nouveaux filons et surtout d’un revenu. Pour eux, renoncer définitivement à la mine n’est pas simple. Il faut continuer à nourrir les familles, payer les dépenses quotidiennes et trouver de quoi vivre.
