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    lequel pollue vraiment le moins ?


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    © papirontul / Pixabay – Licence : Pixabay

    Faut-il abandonner le papier pour lire plus « vert » ? À première vue, la réponse semble évidente : un fichier numérique ne nécessite ni papier, ni encre, ni camion pour arriver en librairie. Mais une liseuse doit être fabriquée, avec un écran, une batterie, des métaux et des composants électroniques dont l’empreinte environnementale est loin d’être négligeable. À l’inverse, un livre imprimé consomme des ressources dès sa production, mais peut être conservé pendant des décennies, prêté, revendu ou lu par plusieurs personnes. Alors, entre papier et numérique, lequel est réellement le plus écologique ?

    Le livre numérique devait faire disparaître le papier. Quinze ans plus tard, la prophétie ne s’est pas réalisée. En France, l’édition a encore généré 2,88 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025, pour près de 420 millions d’exemplaires vendus. Le marché se contracte légèrement, mais le livre imprimé reste très largement dominant. Le numérique, lui, s’est installé sans remplacer son ancêtre : en 2024, les ventes de livres numériques représentaient 10,1 % du chiffre d’affaires des ventes de livres des éditeurs.

    Cette coexistence rend finalement assez obsolète l’ancienne opposition entre « papier » et « numérique ». La question la plus intéressante est désormais ailleurs : quel mode de lecture a le plus faible impact sur l’environnement ? La réponse paraît simple — un fichier numérique ne consomme pas de papier — mais elle ne l’est pas.
    Fabriquer une liseuse électronique nécessite des métaux, de l’énergie et une chaîne industrielle complexe ; fabriquer un livre demande du bois, de l’eau et de l’énergie, puis de l’impression et du transport. Et surtout, un livre peut être lu plusieurs fois, prêté ou acheté d’occasion, mais une liseuse peut contenir des centaines d’ouvrages.

    Il n’existe donc pas de support universellement « plus écologique ». Tout dépend de ce que l’on compare, du nombre de lectures et de la durée pendant laquelle les objets sont réellement utilisés.

    Papier et numérique : deux supports qui coexistent

    Le livre électronique occupe aujourd’hui une place bien réelle dans l’édition française, mais très variable selon les catégories. Selon le Syndicat national de l’édition (SNE), le numérique représentait en 2024 278,6 millions d’euros de ventes, soit 10,1 % du chiffre d’affaires des ventes de livres des éditeurs. Cette moyenne masque cependant de fortes différences : la part numérique n’était que de 6,2 % en littérature, alors qu’elle atteignait 46,1 % dans l’édition professionnelle et universitaire, où les bases de données et les usages documentaires occupent une place importante.

    Le scénario dans lequel le fichier électronique devait progressivement remplacer l’objet imprimé ne s’est donc pas vérifié. Les deux formats répondent à des usages différents. Le papier reste apprécié pour la lecture longue, le prêt, le cadeau, la collection ou le travail sur un ouvrage. Le numérique apporte de son côté la portabilité, l’accès immédiat aux textes, la possibilité d’adapter la taille des caractères et le stockage d’une bibliothèque entière dans un appareil de quelques centaines de grammes.

    Cette complémentarité a une conséquence importante lorsque l’on parle d’environnement : il est trompeur de comparer simplement un livre et une liseuse. Une liseuse est un équipement destiné à servir pendant plusieurs années et à afficher de nombreux ouvrages. Il faut donc comparer un même service rendu : par exemple lire 20, 50 ou 100 romans.

    Pour comparer, il faut regarder tout le cycle de vie

    La méthode utilisée par les spécialistes est l’analyse de cycle de vie, ou ACV. Elle cherche à comptabiliser les impacts d’un produit depuis l’extraction des matières premières jusqu’à sa fin de vie, en passant par sa fabrication, son transport et son utilisation.

    Cette approche évite un piège fréquent : ne considérer que ce que l’utilisateur voit. Un livre posé sur une étagère ne consomme pratiquement rien, mais il a fallu produire son papier, l’imprimer et le transporter. Une liseuse consomme très peu d’électricité lorsqu’on l’utilise, mais sa fabrication a nécessité l’extraction et la transformation de nombreuses matières premières ainsi que la production d’un écran, d’une batterie et de composants électroniques.

    Il faut également se méfier d’un second raccourci très commun de nos jours : l’empreinte carbone n’est pas synonyme d’empreinte environnementale totale. Les émissions de gaz à effet de serre sont importantes pour évaluer l’effet sur le changement climatique, mais une ACV prend en compte l’utilisation des ressources minérales, l’énergie, les pollutions ou d’autres pressions sur l’environnement, des pressions environnementales souvent bien plus problématiques que les simples gaz à effet de serre. Un support peut donc être favorable sur un indicateur et moins performant sur un autre.

    Livre papier ou liseuse : à partir de combien de lectures le numérique devient-il intéressant ?

    Une étude publiée par l’ADEME en 2022 apporte l’une des comparaisons françaises les plus complètes disponibles. Pour un roman d’environ 300 pages, le livre papier neuf présente au départ les impacts les plus faibles. La liseuse part avec un handicap : sa fabrication concentre une part importante de son empreinte. Mais cette empreinte initiale peut ensuite être répartie entre tous les livres lus sur l’appareil.

    Sur le seul indicateur du changement climatique, l’ADEME estime ainsi qu’une liseuse utilisée pour plus de dix lectures par an peut devenir plus avantageuse que l’achat systématique de livres papier neufs, dans les hypothèses étudiées. Si chaque livre imprimé est utilisé au moins deux fois — parce qu’il est relu, prêté, revendu ou acheté d’occasion — le seuil dépasse vingt lectures par an.

    L’étude propose une autre façon de présenter le résultat, qui évite de fixer arbitrairement la durée de vie de l’appareil : il faut environ 50 livres lus sur une liseuse pour atteindre le point à partir duquel chaque lecture numérique supplémentaire présente, pour le climat, un impact inférieur à celui d’un livre papier neuf dans le scénario étudié. Face à des livres d’occasion ou largement partagés, ce seuil augmente encore.

    Ces nombres ne doivent toutefois pas être transformés en règles universelles. Un résultat d’ACV dépend nécessairement d’hypothèses : modèle et fabrication de la liseuse, durée d’utilisation, caractéristiques du livre imprimé, nombre de pages, origine du papier, distances de transport, comportement du lecteur ou encore scénario de fin de vie. Le chiffre important n’est donc pas « 50 » en lui-même, mais le principe qu’il illustre : plus une liseuse sert longtemps et beaucoup, plus l’impact de sa fabrication est amorti.

    La fabrication, talon d’Achille de la liseuse

    On pourrait penser qu’une liseuse est presque immatérielle puisque télécharger un nouveau texte ne nécessite pas de fabriquer un nouvel objet. Mais l’appareil, lui, est très matériel. Écran, batterie, circuits électroniques et boîtier nécessitent l’extraction, le raffinage et la transformation de différentes ressources, suivis de plusieurs étapes industrielles et logistiques.

    Le phénomène dépasse d’ailleurs largement le cas des liseuses. Selon les données publiées par l’Arcep en 2026, les terminaux représentent environ la moitié de l’empreinte carbone du numérique en France, et la majorité des émissions associées à ces équipements intervient lors de leur fabrication.

    Cela explique pourquoi remplacer fréquemment une liseuse en espérant gagner quelques fonctions supplémentaires est défavorable sur le plan environnemental. Dans la plupart des scénarios, allonger la durée de vie de l’appareil est l’un des leviers les plus efficaces. Utiliser une liseuse déjà possédée pendant plusieurs années est très différent d’acheter régulièrement un nouveau modèle.

    La même prudence s’impose lorsqu’on lit sur une tablette ou un smartphone. Si l’appareil a été acheté principalement pour d’autres usages, la façon d’attribuer une partie de son empreinte à la lecture devient méthodologiquement délicate. Cela ne rend pas le numérique « sans impact » : cela montre simplement pourquoi toute comparaison environnementale sérieuse doit préciser ses hypothèses.

    Le papier : une ressource renouvelable, mais pas gratuite pour l’environnement

    Le livre imprimé possède un avantage évident : c’est un objet durable qui peut fonctionner pendant des décennies sans énergie. Il peut circuler entre plusieurs lecteurs, être vendu d’occasion, prêté en bibliothèque, donné dans une boîte à livres puis éventuellement recyclé en fin de vie. Mais sa fabrication mobilise elle aussi des ressources.

    En France, le secteur du livre ne représente qu’une partie de la consommation de papier. D’après les données reprises par le SNE, les livres correspondaient en 2023 à 10,4 % de la consommation française de papiers graphiques. L’enquête menée par le syndicat auprès de 64 groupes ou maisons d’édition, représentant plus de 80 % des exemplaires produits cette année-là, fait par ailleurs apparaître une baisse de long terme des volumes de papier achetés.

    L’origine du papier a également évolué. En 2023, 98 % des achats de papier déclarés par les éditeurs interrogés étaient certifiés FSC ou PEFC, ou constitués de papier recyclé. Ces certifications constituent un progrès important en matière de traçabilité et de gestion forestière. Elles ne signifient cependant pas qu’un livre ainsi produit n’a plus d’impact environnemental : fabriquer la pâte, produire le papier, imprimer, façonner puis transporter l’ouvrage consomment toujours de l’énergie et des matières.

    Un logo FSC ou PEFC renseigne principalement sur l’origine et les conditions de gestion de la ressource forestière ; il ne constitue pas à lui seul un bilan carbone du livre. Pour comparer deux ouvrages, d’autres paramètres comptent : grammage et quantité de papier, format, type de couverture, finitions, lieu de fabrication, taille du tirage, stockage, transport ou taux d’invendus.

    Invendus et pilon : recycler ne suffit pas

    L’un des enjeux environnementaux les plus spécifiques de l’édition est la difficulté de prévoir précisément la demande. Les éditeurs doivent imprimer suffisamment d’exemplaires pour approvisionner les librairies, tout en évitant de constituer des stocks qui ne seront jamais vendus.

    Le système français autorise par ailleurs les libraires à retourner une partie des ouvrages invendus aux distributeurs. Selon l’enquête du SNE portant sur 2021 et 2022, environ 36 900 tonnes de livres étaient retournées chaque année, soit 19,3 % du tonnage expédié vers les points de vente. Environ 25 000 tonnes par an étaient destinées au pilon, l’équivalent de 13 % du flux initial.

    Ces ouvrages ne finissent pas nécessairement en décharge : selon cette même étude, 100 % des livres envoyés au pilon sont dirigés vers le recyclage. Mais qualifier pour autant le pilon de « faux problème » serait une erreur. Le recyclage récupère une partie de la matière ; il n’annule pas l’énergie, les matières premières, l’impression, le façonnage, le stockage et les transports qui ont déjà été nécessaires pour produire un ouvrage jamais lu.

    La réduction des invendus est donc plus intéressante que leur seul recyclage. Des tirages initiaux plus ajustés, des réimpressions rapides, l’impression en petits volumes ou à la demande, ainsi qu’une meilleure circulation des données de vente peuvent contribuer à limiter les stocks et les retours. La baisse du nombre de nouveautés observée ces dernières années participe également à une transformation plus générale des stratégies de production : en 2025, les éditeurs français ont publié 36 119 nouveautés, contre 44 660 en 2019.

    Le livre le plus écologique est souvent celui que l’on fait durer

    Que faut-il alors choisir entre papier et numérique ? Pour un lecteur occasionnel qui achète peu de livres et les conserve, les prête ou les achète d’occasion, acheter une liseuse uniquement dans le but de réduire son empreinte environnementale a peu de chances d’être pertinent. La fabrication de l’appareil serait répartie sur un nombre trop faible de lectures.

    À l’inverse, un lecteur très régulier qui utilise pendant de nombreuses années la même liseuse pour plusieurs dizaines ou centaines d’ouvrages peut amortir largement son coût environnemental initial, notamment du point de vue climatique.

    Et pour le livre imprimé, les stratégies les plus efficaces sont souvent remarquablement simples : relire, prêter, emprunter en bibliothèque, acheter d’occasion et faire circuler les ouvrages. Plus un même exemplaire est lu, plus l’impact de sa fabrication est réparti entre plusieurs lectures. Le raisonnement est exactement le même pour une liseuse : mieux vaut faire durer l’équipement déjà disponible que le remplacer prématurément.

    Il en ressort un enseignement plus général. La question environnementale ne se résume pas au choix d’un matériau ou d’une technologie. L’intensité et la durée d’usage peuvent compter autant que le support lui-même. Un livre papier lu par cinq personnes et conservé vingt ans n’est pas comparable à un roman acheté neuf puis immédiatement jeté. Une liseuse utilisée pendant huit ans pour plusieurs centaines de livres n’est pas comparable à un appareil remplacé après deux ans.

    Une filière qui commence enfin à mesurer son empreinte

    Le principal changement de ces dernières années est peut-être méthodologique. Pendant longtemps, le débat environnemental sur le livre s’est nourri de comparaisons partielles : nombre d’arbres pour le papier d’un côté, consommation électrique ou métaux des appareils de l’autre. La filière s’oriente désormais davantage vers des analyses de cycle de vie et des méthodes communes de comptabilisation.

    Le Syndicat national de l’édition a ainsi lancé en 2025 le programme Chapitres responsables, qui associe mesure de l’empreinte carbone, analyses de cycle de vie des livres imprimés et de leurs équivalents numériques, et formation des professionnels. En avril 2026, le secteur a lancé le projet Livrempreinte, un calculateur carbone destiné aux éditeurs, dont la mise en ligne est annoncée pour 2026.

    Cette évolution est importante, car la réduction des impacts ne dépend pas uniquement du lecteur. Elle concerne toute la chaîne : papetiers, imprimeurs, éditeurs, distributeurs, libraires, fabricants d’équipements numériques et plateformes. Ajustement des tirages, choix des matières, durée de vie des appareils, transport, réemploi et recyclage constituent autant de leviers complémentaires.

    Finalement, papier et numérique ne sont pas deux camps opposés. Ce sont deux systèmes matériels, chacun avec ses avantages et ses impacts. La science ne permet pas de décréter que l’un est toujours « vert » et l’autre toujours polluant. Elle permet en revanche d’identifier une règle beaucoup plus robuste : pour réduire l’empreinte de nos lectures, il faut fabriquer moins inutilement, utiliser les objets plus longtemps et multiplier les usages de ce qui existe déjà.


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