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Auteur : Julius Nielsen / Biologisk Institut – Licence : DR
Les requins sillonnent les océans de la Terre depuis plus de 450 millions d’années, quand l’Homme y marche depuis seulement 2,6 millions d’années. Une performance exceptionnelle qui dénote une formidable résilience et une capacité d’adaptation aux crises biologiques majeures. Et ce n’est sans doute pas un hasard si l’animal ayant la plus importante longévité au monde est justement un requin : le requin du Groenland, un imposant mais paisible squale qui occupe les eaux froides de l’Arctique
Peu connu mais pourtant péché jusque dans les années 1960 pour son foie, le requin du Groenland (Somniosus microcephalus) ou la laimargue atlantique ou skalugsuak (pour les inuits), vit dans les eaux froides et profondes (entre 200 et 400 m) des océans Arctique et de l’Atlantique Nord.
Il est également surnommé le dormeur du Groenland eu égard à sa façon de nager, lentement au fond de l’eau. Et cette économie d’énergie lui permet de revendiquer la plus longue espérance de vie au monde chez les vertébrés.
Ce paisible prédateur a une taille comparable au grand requin blanc. A ce titre, il est l’un des plus grands requins et le plus grand poisson de l’Arctique : il peut atteindre plus de 6 m de long pour plus d’une tonne !
C’est l’une des deux seules espèces de requins (l’autre étant l’aiguillat noir) que l’on trouve en Arctique.
Le requin du Groenland, comme d’autres requins, est un opportuniste qui n’est pas difficile sur la nourriture : « on a trouvé à l’examen du contenu de son estomac des restes de pratiquement toutes les espèces marines – anguille, baleine, phoque, oursin, crabe, poissons divers, y compris d’autres espèces de requins, et même des restes de mammifères terrestres comme de l’ours polaire ou du caribou, qui se retrouvent parfois dans l’eau. » indique le WWF Canada.
Pour autant, aucune attaque sur l’Homme n’a été confirmée et il est manifestement indifférent à sa présence comme en témoignent les images sous-marines suivantes.
Mi-février 2018, de nouvelles vidéos exceptionnelles du requin du Groenland ont été publiées. Elles sont été tournées dans le territoire canadien du Nunavut, à Tallurutiup Imanga / détroit de Lancaster, une zone qui sera bientôt la plus grande aire protégée au Canada avec une superficie de 109 000 kilomètres carrés.
Deux chercheurs canadiens de l’Université Memorial de Terre-Neuve ont appâté l’imposant squale avec un calmar autour de leur caméra. Résultat probant : 250 heures de vidéos et plus de 140 requins dormeurs identifiés ! « Échantillonner à des profondeurs extrêmes et dans des eaux couvertes de glace est particulièrement difficile. Cependant, nous avons capturé l’une des premières séquences vidéo sous-marines des requins du Groenland dans l’Arctique canadien. Les enregistrements nous ont donné un aperçu précieux de leur abondance, de leur taille et de leur comportement, ainsi que de leur répartition dans l’Arctique canadien« , expliquent les scientifiques dans leur article sur The Conservation.
Un requin qui peut vivre au moins 400 ans : record de longévité battu chez les vertébrés
Mais ce qui est étonnant c’est son extrême longévité : jusqu’à 400 ans !
Mais comment les scientifiques ont-ils pu la déterminer ? C’est l’objet d’une étude publiée le 11 août 2016 dans Science.
Une fois n’est pas coutume, ce sont les essais nucléaires du milieu des années 1950 qui ont aidé les chercheurs. Le biologiste marin John Fleng Steffensen de l’université de Copenhague et son étudiant chercheur Julius Nielsen ont passé plusieurs années à récupérer des cadavres de requins du Groenland, la plupart pris involontairement dans les filets des chalutiers.
Ils y ont quantifié la présence de carbone 14, un isotope lourd du carbone, présent dans l’atmosphère et dans tous les organismes vivants. Une fois l’organisme mort, le carbone 14 ne s’y accumule plus et se désintègre lentement selon une équation connue.
Or, dans le milieu des années 1950, les nombreux essais nucléaires effectués ont quasiment doublé la teneur en carbone 14 présent dans l’atmosphère et donc dans les cellules des êtres vivants, c’est particulièrement visible dans les écosystèmes océaniques au début des années 1960. Ainsi, il fut possible de donner un âge aux cadavres des requins du Groenland en étudiant le cristallin de leurs yeux. Et en fonction de leur taille, les chercheurs ont pu déterminer la courbe de croissance du requin du Groenland en prenant en compte le fait qu’un requin du Groenland nouveau-né mesure 42 cm.
Résultat : le requin du Groenland grandit très lentement, quelques centimètres par an au plus. Ce qui signifie que des spécimens adultes d’au moins 5 mètres ont plus de… 400 ans ! C’est bien plus que la baleine boréale qui détient le record de longévité chez les mammifères avec 211 ans (contre 122 chez l’Homme, enfin la femme) et la tortue géante (255 ans). En moyenne, l’espérance de vie d’un requin du Groenland est de 272 ans.
Cette découverte étonnante montre également que les femelles n’arrivent à maturité sexuelle qu’une fois qu’elles ont atteint 4 mètres, c’est à dire après 150 ans d’existence ! On pourrait s’en inquiéter dans la mesure où un âge si avancé laisse peu de chance à la survie de l’espèce mais le requin du Groenland est doté d’une peau hautement toxique qui le protège des prédateurs durant sa jeunesse. Celle-ci contient de l’oxyde de triméthylamine, une neurotoxine.
“L’analyse de leur ADN suggère que l’absence de prédateurs naturels leur a permis de développer des défenses naturelles contre le déclin lié à l’âge.” précise le scientifique Paul Butler, de l’université de Bangor (Grande-Bretagne).
Ce chercheur spécialisé dans la vie marine fait également mention dans son article de “la cyprine (encore appelée quahog nordique ou praire d’Islande, Arctica islandica) qui détient le record de l’animal le plus vieux connu des scientifiques. Pour déterminer son âge, il suffit de compter les bandes annuelles observables sur sa coquille. C’est ainsi qu’un spécimen (désormais connu sous le nom de Ming) collecté en Islande a affiché un âge de 507 années.”
Comme quoi, l’adage populaire qui dit que le froid conserve semble bel et bien vérifié.
Si les requins ont survécu à plusieurs crises biologiques majeures dont l’une des pires extinctions massives du vivant, il y a 252 millions d’années, espérons que les eaux encore froides de l’arctique protégeront encore longtemps ces paisibles requins des activités humaines.
« Les requins du Groenland sont parmi les plus grands requins de la planète, et leur rôle en tant que prédateur dans l’écosystème de l’Arctique est totalement négligé. Par milliers, ils finissent accidentellement comme des prises accessoires dans l’Atlantique Nord et j’espère que nos études pourront aider à mettre davantage l’accent sur le requin du Groenland dans l’avenir. » a déclaré Julius Nielsen.
Le requin du Groenland : un atout pour les yeux humains ?
Début 2026, des chercheurs de l’UC Irvine ont montré que le requin du Groenland conserve une vision fonctionnelle sans dégénérescence rétinienne malgré son âge extrême et un environnement très sombre. Contrairement aux idées reçues, il n’est pas aveugle.
L’étude révèle un mécanisme de réparation de l’ADN qui protège durablement les cellules de la rétine. Les rétines restent intactes, sans mort cellulaire, et la rhodopsine y demeure active, optimisée pour la lumière bleue, adaptée aux faibles luminosités de l’Arctique.
Ces résultats ouvrent des pistes majeures pour comprendre le vieillissement des tissus, l’évolution de la vision et, à terme, développer de nouvelles stratégies contre les maladies oculaires liées à l’âge chez l’humain (DMLA, glaucome).
Référence
Eye lens radiocarbon reveals centuries of longevity in the Greenland shark (Somniosus microcephalus) ; Julius Nielsen, Rasmus B. Hedeholm, Jan Heinemeier, Peter G. Bushnell, Jørgen S. Christiansen, Jesper Olsen, Christopher Bronk Ramsey, Richard W. Brill, Malene Simon, Kirstine F. Steffensen, John F. Steffensenthor – Science 12 Aug 2016: Vol. 353, Issue 6300, pp. 702-704 ;DOI: 10.1126/science.aaf1703
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