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    ⛈️ El Niño, La Niña ou ENSO/ENOA : formation, conséquences


    El Niño : définition

    Le phénomène El Niño (« le petit garçon » en espagnol, et par extension « l’Enfant Jésus ») a été nommé à la fin du XIXe siècle par des pêcheurs et marins péruviens qui avaient constaté l’apparition d’un courant chaud à la période de Noël, entraînant une baisse de leurs prises de poisson. Ce courant correspond à une phase plus chaude que d’habitude appelée oscillation australe El Niño (ENSO, sigle de El Niño Southern Oscillation), ou ENOA (El Niño-Oscillation Australe) en français.

    Les premières preuves historiques du phénomène datent de 1567-1568. Des reconstructions paléoclimatiques à partir de coraux fossiles montrent cependant que l’ENSO existe depuis au moins 10 000 ans, voire depuis le Pliocène (il y a 2,6 à 5,3 millions d’années). Les épisodes les plus marqués à l’ère moderne ont été enregistrés en 1972-1973, 1982-1983, 1997-1998, 2015-2016 et 2023-2024.

    La définition officielle de l’OMM est la suivante : « phénomène caractérisé par une anomalie positive de la température de surface de la mer (par rapport à une période de référence climatologique), dans la région Niño 3.4 du Pacifique équatorial, dans la mesure où cette anomalie est supérieure ou égale à 0,5 °C selon une moyenne calculée sur trois mois consécutifs. »

    La NOAA utilise pour sa part l’Oceanic Niño Index (ONI), moyenne glissante sur 3 mois de l’anomalie de température de surface dans la région Niño 3.4 (5° N – 5° S ; 170° O – 120° O). Un ONI ≥ +0,5 °C maintenu pendant au moins 5 périodes consécutives de 3 mois déclenche la déclaration officielle d’un épisode El Niño. Depuis 2025, la NOAA migre progressivement vers le Relative Oceanic Niño Index (RONI), qui soustrait le réchauffement moyen des tropiques afin de permettre des comparaisons plus justes entre des épisodes anciens et récents, dans un contexte de réchauffement climatique de fond.

    Les zones de référence du Pacifique équatorial




    Zone Localisation géographique Rôle
    Niño 1+2 0–10° S ; 90° O – 80° O (côtes du Pérou/Équateur) La plus réactive en début d’épisode
    Niño 3 5° N – 5° S ; 150° O – 90° O (Pacifique oriental) Suivi de l’étendue orientale
    Niño 3.4 5° N – 5° S ; 170° O – 120° O (Pacifique central-oriental) Zone de référence principale (ONI/RONI)
    Niño 4 5° N – 5° S ; 160° E – 150° O (Pacifique central) Suivi de l’étendue occidentale


    El Nino - La Nina – anomalies de températures dans la région Niño 3.4

    Anomalies de températures dans la région Niño 3.4 du Pacifique équatorial

    © NOAA Climate Prediction Center / Université de Columbia (USA)

    Les trois phases de l’ENSO

    Le phénomène ENSO comporte trois états :

    • El Niño (phase chaude) : températures anormalement élevées dans le centre et l’est du Pacifique équatorial ;
    • La Niña (phase froide) : températures anormalement basses dans les mêmes régions ;
    • Phase neutre : anomalie comprise entre −0,5 °C et +0,5 °C — conditions sans influence marquée sur le climat mondial.

    Un épisode El Niño débute généralement entre mars et juin, atteint son apogée en fin d’année (novembre-décembre) et peut durer de 9 à 18 mois. Un épisode La Niña peut quant à lui s’étirer sur deux à trois ans. Les épisodes se succèdent de façon irrégulière, tous les 2 à 7 ans.


    Niveaux d’intensité

    L’OMM distingue quatre niveaux d’intensité pour les épisodes ENSO, déterminés selon l’amplitude de l’anomalie ONI :








    Niveau Anomalie ONI (°C) Exemples d’épisodes El Niño
    Faible 0,5 à 0,9 2004-2005, 2006-2007
    Modéré 1,0 à 1,4 2002-2003, 2009-2010
    Fort 1,5 à 1,9 1972-1973, 2023-2024 (~2,0)
    Très fort (historique) ≥ 2,0 1982-1983, 1997-1998, 2015-2016


    L’OMM n’utilise pas l’expression « super El Niño », car elle ne fait pas partie des classifications opérationnelles standardisées. Même un épisode de faible intensité augmente le risque de phénomènes météorologiques extrêmes dans de nombreuses régions du monde.


    La Niña : définition

    La phase froide qui succède ou précède El Niño est nommée La Niña (« la petite fille » en espagnol). Sa définition officielle est la suivante : « phénomène caractérisé par une anomalie négative de la température de surface de la mer dans la région Niño 3.4 du Pacifique équatorial, dans la mesure où cette anomalie est inférieure ou égale à −0,5 °C selon une moyenne calculée sur trois mois consécutifs. » (OMM).

    La Niña se traduit par un renforcement des vents alizés et un déplacement accru des eaux chaudes vers l’ouest du Pacifique, produisant globalement des effets inverses à ceux d’El Niño. Les années La Niña tendent à être relativement plus fraîches à l’échelle mondiale, bien que les effets soient de plus en plus atténués par le réchauffement climatique de fond.

    La Niña : conséquences climatiques

    Au cours d’un épisode La Niña, les précipitations s’intensifient à l’ouest de la zone équatoriale du Pacifique (Indonésie, Philippines) et deviennent quasi nulles à l’est. On observe généralement :

    • Une humidité supérieure à la normale de décembre à février sur le nord de l’Amérique du Sud et l’Afrique australe, et de juin à août sur le sud-est de l’Australie ;
    • Des conditions plus sèches le long des côtes équatoriennes du Pérou, en Afrique de l’Est équatoriale (décembre-février), dans le sud du Brésil et le centre de l’Argentine (juin-août) ;
    • Des anomalies froides marquées sur le sud-est de l’Afrique, le Japon, le sud de l’Alaska, les parties occidentales et centrales du Canada, et le sud-est du Brésil (décembre-février) ;
    • Une chaleur supérieure à la normale le long des États américains du golfe du Mexique (décembre-février) ;
    • Un verdissement des zones semi-arides (Australie notamment) grâce aux précipitations plus abondantes, favorisant la captation de carbone.


    En temps normal…

    En décembre, le sud-est du Pacifique connaît des hautes pressions (air subsident) tandis que l’Indonésie est dominée par des basses pressions (air ascendant). L’océan Pacifique, le plus grand réservoir d’eau du monde, emmagasine d’énormes quantités d’énergie solaire grâce à ses mouvements de brassage.

    Les alizés, qui soufflent du nord-est et du sud-est, refoulent les eaux chaudes superficielles vers l’Indonésie et le nord de l’Australie. Ce transport provoque une élévation du niveau de l’eau de 30 à 70 cm dans le Pacifique occidental, compensée à l’est par une remontée des eaux profondes (environ 200 mètres) et froides le long des côtes d’Amérique latine : c’est l’upwelling.

    Cet upwelling est chargé en éléments nutritifs (potassium, magnésium, etc.) et en plancton, attirant de grands bancs de sardines et d’anchois. C’est ce qui fait du Pérou et du Chili des producteurs majeurs de farine de poisson à l’échelle mondiale. Les alizés, chargés en vapeur d’eau, génèrent d’abondantes précipitations lors de leur ascension au-dessus de l’Indonésie (jusqu’à 7 m par an), tandis que la côte pacifique de l’Amérique du Sud reste sèche.


    Températures de surface et anomalies de températures – NOAA

    Températures de surface et anomalies de températures de surface sur la semaine passée

    Crédit : NOAA


    Un équilibre rompu

    Il arrive que la trajectoire des alizés se modifie, généralement entre janvier et mars, bouleversant la circulation équilibrée des eaux chaudes et l’upwelling. Les cumulonimbus s’installent alors au large de l’Amérique latine. D’importantes précipitations s’abattent sur la côte ouest du Pérou, des cyclones sévissent en Polynésie, tandis que l’Indonésie s’assèche. Cette bascule du système atmosphérique est appelée oscillation australe.

    Tous les 2 à 7 ans environ, pour des raisons encore partiellement mal comprises, se produit un réchauffement plus important (14 à 18 mois) et plus étendu des eaux du centre et de l’est du Pacifique équatorial. Sur cette vaste surface d’eau chaude se forme une dépression atmosphérique chargée d’air très humide provoquant des pluies torrentielles. Ce dérèglement océanique est El Niño, et l’interaction entre dynamique océanique et atmosphérique constitue l’ENOA.

    La circulation de Walker : l’ensemble de ce système de circulation atmosphérique tropicale — montée d’air chaud et humide à l’ouest (Indonésie), déplacement en altitude vers l’est, descente d’air sec à l’est (côtes sud-américaines) — est appelé circulation de Walker. Lors d’un El Niño, cette cellule de circulation s’affaiblit ou s’inverse partiellement. L’Indice d’Oscillation Australe (IOA, ou SOI en anglais) mesure la différence de pression atmosphérique entre Tahiti et Darwin (Australie) et permet d’en suivre l’intensité : une valeur fortement négative signale un El Niño en développement.


    Conséquences d’ENSO

    Les épisodes ENSO ont des effets sur presque tous les aspects de la vie humaine : inondations et sécheresses, nouveaux foyers de maladies, récoltes perturbées, demande énergétique accrue, perturbations de la pêche et de la production hydroélectrique, incendies de forêts, migrations animales, et conséquences économiques pour les pays les plus vulnérables.


    El Niño est ainsi responsable d’événements climatiques extrêmes historiques :

    • Inondations catastrophiques en 1982-1983 sur l’est et le centre du Pacifique, du Pérou aux côtes pacifiques de l’Amérique du Nord ;
    • Six cyclones dévastateurs en Polynésie (1982-1983), faisant 25 000 sinistrés à Tahiti et dans les îles voisines ;
    • Sécheresses sévères en 1982-1983 en Afrique australe, en Australie (feux de brousse, tempêtes de sable) et en Indonésie (famine) ;
    • Vague de froid exceptionnelle au centre des États-Unis durant l’hiver 1993 ;
    • Inondations et glissements de terrain meurtriers au Pérou et en Équateur lors de l’épisode 1997-1998 ;
    • Sécheresses et crises alimentaires en Afrique de l’Est et en Inde lors de l’épisode 2015-2016 ;
    • L’épisode 2023-2024 a été l’un des cinq plus intenses jamais enregistrés, contribuant à faire de 2024 l’année la plus chaude depuis le début des relevés instrumentaux.

    Si les épisodes El Niño/La Niña influent sur la probabilité d’occurrence de certains régimes climatiques, leurs conséquences ne sont jamais exactement les mêmes d’un épisode à l’autre. L’intensité, la durée, la période de l’année et les interactions avec d’autres modes de variabilité (comme le dipôle de l’océan Indien ou l’Oscillation Nord-Atlantique) modulent les impacts régionaux.


    Effets sur l’Europe et la France

    Bien que les impacts d’ENSO soient plus prononcés dans les zones tropicales, des études récentes montrent que le phénomène influence aussi les conditions climatiques en Europe à travers des télécorrélations atmosphériques.

    • Les années El Niño tendent à être marquées par un automne plus humide et un hiver plus froid et plus sec (janvier-mars) sur le nord de l’Europe ;
    • En Méditerranée occidentale, les épisodes El Niño peuvent engendrer de plus faibles précipitations printanières et une hausse d’environ 10 % des précipitations automnales dans l’année précédant la phase mature ;
    • Lors des épisodes El Niño, la formation de cyclones est favorisée dans le Pacifique centre-est, mais freinée dans le bassin atlantique en raison d’un cisaillement de vent plus important.


    ENSO et changement climatique


    El Niño est un phénomène naturel qui existe depuis des millénaires, bien avant toute influence humaine sur le climat. Cependant, le réchauffement climatique d’origine anthropique crée désormais une interaction importante avec l’ENSO.


    D’après le rapport AR6 du GIEC (2021) et les recherches récentes :

    • La fréquence des épisodes El Niño ne semble pas avoir changé significativement depuis le XXe siècle ;
    • L’intensité des événements les plus forts tend à augmenter : les modèles climatiques CMIP6 prévoient une hausse d’environ 50 % de la fréquence des épisodes à ONI ≥ 2 °C d’ici la fin du siècle, en l’absence de réduction drastique des émissions ;
    • Les impacts d’El Niño se combinent avec le réchauffement de fond : un épisode modéré en 2024 peut produire des températures absolues plus élevées qu’un épisode très fort dans les années 1980, simplement parce que la ligne de base climatique est plus haute ;
    • El Niño peut amplifier les phénomènes extrêmes (vagues de chaleur, précipitations intenses) car le réchauffement préalable de l’océan et de l’atmosphère augmente la disponibilité d’énergie et d’humidité.


    2024 : année record. L’épisode El Niño 2023/24, l’un des cinq plus intenses jamais enregistrés, combiné au réchauffement climatique d’origine humaine, a propulsé 2024 au rang d’année la plus chaude depuis le début des mesures instrumentales, dépassant pour la première fois le seuil symbolique de +1,5 °C par rapport à la période préindustrielle (1850-1900). L’année 2025 se place en troisième position, malgré un La Niña de faible intensité, soulignant le poids désormais prédominant des gaz à effet de serre.


    Épisodes récents et situation actuelle (2020-2026)











    Période Phase Intensité Remarques
    Fin 2020 – début 2023 La Niña (pluriannuelle) Modérée à forte Épisode triannuel inhabituel, sécheresses persistantes en Afrique australe et Corne de l’Afrique
    Été 2023 – printemps 2024 El Niño Fort (~2,0 °C) Un des 5 plus intenses jamais enregistrés. Contribution majeure au record de chaleur mondial 2024
    Avr. 2024 – nov. 2025 Neutre Retour progressif à des conditions normales
    Fin 2024 – début 2025 La Niña Faible Bref épisode, n’a pas empêché 2025 d’être la 3e année la plus chaude
    Fin 2025 – début 2026 La Niña Faible Épisode bref, fin vers avril 2026
    Été 2026 → ? El Niño (en développement) Modéré à fort (prévu) Indice Niño 3.4 atteignant +0,9 °C mi-mai 2026 ; probabilité de 97-98 % selon l’IRI/NOAA. Certains modèles évoquent un épisode très fort en 2026-2027.


    Prévision et surveillance des phénomènes El Niño et La Niña


    La surveillance d’ENSO mobilise un réseau mondial d’instruments et d’organisations :

    • Bouées ancrées et dérivantes du réseau TAO/TRITON (Tropical Atmosphere Ocean / Triangle Trans-Ocean Buoy Network), mesurant en continu températures, vents et niveaux de la mer sur l’ensemble du Pacifique équatorial ;
    • Satellites altimétriques comme TOPEX-Poséidon (franco-américain, depuis 1992) et ses successeurs Jason-1, Jason-2, Jason-3 et Sentinel-6 Michael Freilich, qui mesurent les variations du niveau de la mer au centimètre près, permettant de détecter le courant de l’ENOA qui élève de 10 à 15 cm la hauteur des eaux dans l’est du Pacifique ;
    • Modèles de prévision dynamiques et statistiques opérés par des centres comme la NOAA, le Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme (CEPMMT), Météo-France, le Service météorologique australien (BOM), japonais (JMA) et d’autres ;
    • Le programme mondial TOGA (Tropical Ocean Global Atmosphere, 1985-1995), qui a servi de fondation pour la compréhension du couplage océan-atmosphère, et son successeur CLIVAR (Climate Variability and Predictability), actif depuis 1995.


    Les modèles de prévision saisonnière permettent aujourd’hui d’anticiper les conditions ENSO de 1 à 6 mois à l’avance, avec une fiabilité croissante. L’OMM publie chaque trimestre un bulletin Info-Niño/Niña, fruit d’une collaboration internationale entre de nombreux centres météorologiques de premier plan, et chaque mois un bulletin saisonnier sur le climat mondial, qui prend également en compte d’autres facteurs comme l’Oscillation Nord-Atlantique, le mode annulaire austral et le dipôle de l’océan Indien.


    Alerte précoce et développement

    La surveillance de l’ENSO permet aux gouvernements, aux organisations humanitaires, aux gestionnaires de l’eau et aux agriculteurs d’anticiper les risques et de prendre des mesures préventives. Des études estiment que des prévisions saisonnières fiables permettent d’éviter des pertes économiques de l’ordre de plusieurs centaines de millions de dollars par épisode, et de sauver des milliers de vies.


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