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© Christophe Magdelaine / www.notre-planete.info – Licence : Tous droits réservés
Groënland, littéralement, la « Terre Verte ». Cela suffit pour en faire un argument contre le réchauffement climatique actuel, repris par des élus ou des chercheurs en manque de notoriété. La ficelle est pourtant grosse, et il suffit de lire ce que les anciens Vikings en disaient eux-mêmes.
Banni de son pays d’origine et profitant d’un climat plus clément, l’explorateur norvégien Erik le Rouge installait, en 985-986 après J.-C., une colonie sur la côte sud-ouest du Groenland, à Eystribyggð (« établissement de l’Est »), entre le cap Farewell et le cercle polaire.
Parti d’Islande avec une flotte de 25 navires (knerrir), il n’en fit parvenir que 14 à destination. Les premiers colons sont estimés à environ 450 individus, avec un maximum oscillant entre 3 000 et 6 000 habitants selon les sources, dont Thomas McGovern, spécialiste américain des Vikings.
Une seconde colonie, Vestribyggð (« établissement de l’Ouest »), fut fondée plus tard dans la région de l’actuelle Nuuk. L’expérience ne sera pourtant pas concluante dans un environnement qui est resté hostile…
Le Groenland avait des forêts… Il y a 450 000 ans…
La calotte glaciaire du Groenland est apparue il y a environ 30 millions d’années mais le Groenland n’a pas toujours été une terre quasi intégralement gelée : durant de longues périodes au Pléistocène (de 2,6 millions d’années à 11 700 ans), le Groenland était dépourvu de glace, selon des analyses effectuées sur des échantillons de roches prélevées à la base de l’inlandsis (Lamont-Doherty Earth Observatory, 04/2018).
Mais ce n’était plus le cas au Moyen-Âge, même au beau milieu de l’optimum climatique médiéval.
Le Département de Botanique de Copenhague a beau chercher depuis des décennies des traces de forêts, il ne trouve que des reliques de bosquets, situés plus ou moins à l’emplacement des cinquante bosquets aujourd’hui répertoriés. Encore faut-il préciser que les bosquets contemporains ont essentiellement été plantés par les hommes, à l’image des tentatives du botaniste Janus Rosenvinge à la fin du XIXe siècle.
Ont en revanche traversé les âges des sorbiers du Groenland, des bouleaux et des sorbiers d’Amérique du Nord, qui composent la seule « forêt » naturelle de l’île, dans la vallée de Qingua. En 2007, une équipe menée par le glaciologue E. Willerslev confirme l’absence de forêts depuis 450 000 ans en analysant les spores contenues dans la glace. (Willerslev et alii, 2007)
Erik le Rouge, publiciste chez Viking & Co
Le XXe siècle a été très soupçonneux à l’égard des sagas islandaises. Collectées et rédigées par des chrétiens (notamment Snorri Sturluson), elles comportent des déformations idéologiques des mythes païens mises en lumière par l’école hypercritique qui a sévi après l’école romantique, trop amoureuse de ces sources.
En France le linguiste Régis Boyer a néanmoins rétabli l’équité, démontrant par croisement de différentes sources l’étonnante probité des scaldes (bardes nordiques) islandais. Aussi, depuis les fouilles sur l’île canadienne de Terre-Neuve qui ont mis au jour les restes du campement de Leif Eiriksson (le rejeton d’Erik), a-t-on cessé de prendre à la légère ces authentiques morceaux d’histoire.
Et si l’on peut douter de certaines affirmations fantastiques (les baies sauvages qui enivrent, comme du vin — Vinland est le nom donné à Terre-Neuve par ces explorateurs), quand ils nous affirment qu’il y a ruse, on peut les croire. La Saga d’Erik le Rouge nous le dit clair et net : Groenland, c’est une arnaque pour appâter les immigrés !
Þat sumar fór Eiríkr at byggja land þat, er hann hafði fundit ok hann kallaði Grænland, því at hann kvað menn þat mjök mundu fýsa þangat, ef landit héti vel
Ce qui donne en français :
À l’été, Eirik s’installa dans le pays qu’il avait découvert et qu’il nomma Groenland, car, disait-il, les gens seraient bien plus enclins à s’y rendre si le pays portait un beau nom.
Alors non, Erik le Rouge n’a pas tendu un piège aux tenants de la théorie du réchauffement climatique 1 000 ans avant les discussions du GIEC…
Une économie fondée sur l’ivoire de morse
Contrairement à l’image d’une colonie uniquement pastorale, les Vikings du Groenland développèrent rapidement une économie tournée vers l’exportation. La chasse saisonnière du morse dans les régions septentrionales — jusqu’au Haut-Arctique — leur permettait de commercer avec l’Europe médiévale : les défenses de morse, transformées en pièces d’échecs, crucifix et objets de luxe, étaient très prisées des élites et de l’Église. Les colonies groenlandaises détenaient alors un quasi-monopole sur ce marché hautement lucratif, qui leur permettait d’importer en retour le bois et le fer indispensables à leur survie, absents de l’île.
Des recherches menées notamment par l’Université d’Oslo, en analysant l’ADN ancien de morses retrouvés dans des sites archéologiques européens, ont confirmé que cet « or blanc » était la véritable raison d’être économique des colonies. Elles ont également mis en évidence un phénomène préoccupant : au fil des siècles, les Vikings durent chasser des animaux de plus en plus petits, provenant de zones de plus en plus éloignées vers le nord, signe d’une surexploitation progressive des populations de morses. Ce système économique fragile porta en lui les germes de l’effondrement à venir.
Le Petit Âge Glaciaire et une série de facteurs conjugués mettent fin à la colonie
Vestige de la cathédrale Viking du village d’Igaliku.© Chrono-environnement / Typhaine Guillemot
Déjà, autour de l’an mille, le climat n’était pas aussi clément que le laisse supposer l’optimum médiéval : des chercheurs ont découvert avec surprise que les glaciers au nord du Groenland et la glace de mer avaient connu une avancée très marquée. Ce qui a « vraisemblablement limité l’expansion viking, fondée sur la navigation en drakkar et l’agriculture. Elles peuvent notamment expliquer l’absence de colonie viking au nord de Nuuk, la capitale groenlandaise », indique la recherche publiée sur Nature.
Alors que les Inuits chassaient et prospéraient, la colonie installée par Erik le Rouge se basait sur l’élevage (un marqueur social fort) et ne survécut pas aux rudes conditions climatiques aggravées par l’arrivée du Petit Âge Glaciaire au XIIe siècle. La glace de mer s’étendit, empêchant les navires d’accoster. Le ravitaillement devint quasiment impossible.
C’est ce qu’ont confirmé, en mars 2015, des chercheurs du laboratoire Chrono-environnement (Université de Franche-Comté / CNRS) et de l’Institut des sciences de la Terre d’Orléans (ISTO, Université d’Orléans / CNRS / BRGM) : la colonisation du sud-ouest du Groenland par les Vikings s’est accompagnée de l’introduction puis de l’élevage de bétail. « Ces pratiques diminuent ensuite progressivement de façon synchrone à l’entrée dans la période froide du Petit Âge Glaciaire, et à l’abandon du Groenland par les Vikings. »
Cependant, des recherches plus récentes publiées en 2022 dans la revue Science Advances par une équipe de l’Université du Massachusetts Amherst viennent nuancer ce tableau. En analysant des sédiments lacustres prélevés au cœur même des zones d’occupation viking — et non plus sur des carottes de glace situées à plus de 1 000 kilomètres au nord et à 2 000 mètres d’altitude comme dans les études précédentes — les chercheurs ont découvert que les températures n’avaient quasiment pas varié durant toute la période d’occupation. En revanche, le climat était devenu progressivement de plus en plus sec. Des années de sécheresse répétées auraient ainsi rendu impossible la production de fourrage suffisant pour hiverner le bétail, contraignant les fermiers nordiques à une lutte inégale contre l’aridité.
En 2023, une étude publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS) a encore ajouté un facteur inattendu : la montée du niveau de la mer. Les fermes de la colonie orientale, construites à faible altitude à proximité des fjords, auraient progressivement été inondées et rendues inutilisables à mesure que le rebond isostatique lié à la fonte des glaces se combinait à l’élévation du niveau marin.
Le rebond isostatique (ou ajustement isostatique glaciaire) est le phénomène par lequel la croûte terrestre remonte lentement après avoir été enfoncée par le poids d’une immense masse de glace. Au Groenland, ce rebond est actuellement très étudié avec la fonte accélérée de sa calotte glaciaire qui, en allégeant la croûte terrestre, la fait remonter jusqu’à plusieurs centimètres par an dans certaines zones.
Sur le plan économique, le coup de grâce fut porté au XIIIe siècle lorsque l’ivoire d’éléphant africain commença à inonder les marchés européens. Plus grand et plus facile à travailler, il éclipsa l’ivoire de morse, s’effondrant les revenus des colons et coupant les colonies de leur unique source d’échanges avec l’Europe. Sans fer, sans bois, sans blé importés, et sans revenu d’exportation, les Vikings groenlandais se retrouvèrent totalement démunis.
La disparition de la colonie est donc le résultat d’une conjonction de facteurs : refroidissement et sécheresse climatiques, montée des eaux, isolement géographique croissant, effondrement du commerce de l’ivoire, surexploitation des ressources animales, et rigidité culturelle des colons qui, en conservant leur mode de vie pastoral inadapté au lieu d’adopter les techniques de chasse et de survie des Inuits, disparurent finalement de l’île aux alentours de 1400-1408 — la dernière trace écrite les concernant étant un acte de mariage à l’église de Hvalsey, en 1408.
L’élevage ne reprendra que cinq siècles plus tard (à partir de 1920) avec l’introduction d’ovins autour du lac d’Igaliku, toujours présents actuellement.
Au final, si le climat a pu expliquer en partie l’installation de la colonie d’Erik le Rouge, les conditions qui y régnaient alors restaient bien trop difficiles et éloignées de l’image idyllique véhiculée par les légendes. Et c’est la combinaison d’une fragilité économique structurelle, de chocs climatiques multiples et d’un manque d’adaptation culturelle qui signe l’épilogue de cette aventure humaine exceptionnelle.
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