Le phénomène El Niño, déclaré officiellement par le Climate Prediction Center de la NOAA début juin 2026, s’annonce d’une ampleur inhabituelle. Selon les dernières prévisions de l’agence américaine, la probabilité qu’il atteigne une intensité inédite depuis le début des relevés, en 1950, est passée de 81% en juillet à 95% en août pour la période octobre-décembre.
Pour rappel, El Niño est un phénomène climatique naturel au cours duquel les eaux de surface du centre et de l’est de l’océan Pacifique se réchauffent de manière inhabituelle, entraînant des modifications des régimes météorologiques à l’échelle mondiale. Il survient en moyenne tous les deux à sept ans et dure généralement de 9 à 12 mois.
L’anomalie de température à la surface de l’océan, dans la zone de référence du Pacifique tropical, pourrait culminer en novembre à près de 3,9°C au-dessus des normales, contre 3°C lors de l’épisode record de 2015. Adam Scaife, responsable des prévisions à long terme au Met Office britannique, n’a jamais observé un signal aussi fort dans les modèles de prévision.
L’essentiel des effets climatiques et économiques d’El Niño se manifeste toutefois avec retard. Le pic du phénomène se situe généralement entre novembre et février, mais ses conséquences les plus lourdes sur l’agriculture et les prix apparaissent en général six à douze mois plus tard, soit courant 2027 pour l’épisode actuel.
Une inflation alimentaire déjà réamorcée
Les marchés agricoles n’ont pas attendu le pic d’El Niño pour se tendre. L’indice FAO des prix alimentaires, qui avait reculé pendant cinq mois consécutifs fin 2025, s’est redressé dès février 2026 et a poursuivi sa progression pour atteindre 131,1 points en juillet, son plus haut niveau depuis trois ans, en hausse de 1% sur un an. Sur le seul mois de juillet, le blé a bondi de 5,8% et le sucre de 5,6%. L’économiste en chef de la FAO, Máximo Torero, souligne que les effets les plus marqués de cette configuration se feront sentir fin 2026 et surtout en 2027.
Pour le Fonds monétaire international, un épisode El Niño typique se traduit par une hausse d’environ 5% des prix alimentaires mondiaux dans l’année qui suit son déclenchement. Les précédents de 1982-1983 et 1997-1998 avaient engendré des pertes cumulées estimées respectivement à 4.100 et 5.700 milliards de dollars sur les cinq années suivantes. Face à ce risque, la FAO et le Programme alimentaire mondial ont lancé, le 18 juin, un appel à mobilisation visant à réunir 202 millions de dollars pour protéger environ 8,8 millions de personnes dans 22 pays prioritaires jugés à haut risque.
Un contexte de vulnérabilités cumulées
Plusieurs facteurs conjoncturels distinguent cet épisode des précédents. Les approvisionnements mondiaux en engrais, dont une partie transite par le détroit d’Ormuz, ont été perturbés par les tensions au Moyen-Orient, alors même que les agriculteurs cherchaient à reconstituer leurs stocks. Lors du dernier épisode majeur d’El Niño, en 2023-2024, les cours du cacao avaient déjà bondi de 250% et le sucre atteint un plus haut de dix ans, et ce avant même que ne s’ajoutent le conflit au Moyen-Orient, la crise des engrais et l’intensification du réchauffement climatique.
Le climat lui-même a changé de base : selon l’Organisation météorologique mondiale, les épisodes ENSO surviennent désormais dans une atmosphère et un océan plus chauds, ce qui accélère l’évaporation et l’assèchement des sols et expose les cultures à un stress hydrique plus précoce dans leur cycle de développement.
Qui plus est, les gouvernements sont devenus plus interventionnistes depuis les précédents cycles, restrictions à l’export, constitution de réserves stratégiques, contrôle des prix, ce qui tend à amplifier l’impact économique des chocs climatiques bien au-delà des pertes de production initiales.
Des impacts très différenciés selon les régions et les cultures
L’Asie du Sud et du Sud-Est concentre l’essentiel du risque, avec une réduction habituelle des pluies de mousson qui pèse directement sur le riz, le sucre et le café, l’Inde et la Thaïlande ayant déjà vu leur production de riz reculer nettement lors des précédents épisodes marquants.
En Afrique de l’Ouest, l’irrégularité des précipitations et l’intensification des vents d’Harmattan font peser un risque sur les récoltes de cacao, une culture arboricole pérenne dont les dommages, contrairement au blé ou au maïs, s’accumulent sur plusieurs années sans possibilité de rattrapage rapide.
En Australie, la production de blé pourrait chuter d’environ 9 millions de tonnes en 2026/27 selon l’USDA, un recul significatif pour l’un des principaux exportateurs mondiaux.
À l’inverse, l’Argentine et certaines zones du sud des États-Unis bénéficient structurellement de précipitations plus abondantes, favorables au soja, au maïs et au blé, sans toutefois pouvoir compenser les pertes attendues en Asie et en Afrique.
Selon l’analyse de Barclays publiée le 21 juillet, les prix des cultures d’Asie du Sud-Est comme l’huile de palme, l’huile de coco, le caoutchouc et le riz tendent à augmenter dès l’apparition d’El Niño et jusqu’à 18 mois après. D’autres récoltes comme le soja, le maïs, le blé, le coton et le sucre voient au contraire leurs prix reculer dans un premier temps, avant une remontée pouvant s’étaler jusqu’à 24 mois, un décalage lié à l’enchaînement avec La Niña, la phase négative du cycle ENSO qui succède généralement à El Niño.
Le cacao et le café, cultures pérennes concentrées en Afrique de l’Ouest et en Amérique du Sud/Asie, affichent pour leur part une hausse de prix jugée systématique par les analystes à chaque épisode.
Cacao : une décrue après l’envolée, mais une vigilance qui perdure
Le marché du cacao offre une illustration de cette volatilité structurelle. Après avoir été multipliés par plus de trois lors du choc d’offre de 2023-2024, les cours ont chuté d’environ 75% entre leur point haut et début avril 2026, avant une reprise partielle qui a ramené les cours au-dessus de 6.400 dollars la tonne début juillet, leur plus haut niveau depuis novembre 2025.
Cette normalisation reflète une meilleure récolte en Afrique de l’Ouest sur la campagne 2024-2025 et un ajustement de la demande des industriels après la flambée des prix. WisdomTree souligne toutefois que les déficits structurels des cultures pérennes de cacao et de café s’inscrivent dans une dynamique de plus long terme que cyclique, et pourraient rester sensibles à un nouvel accident climatique.
Des effets qui débordent l’agriculture
Les répercussions d’El Niño s’étendent au-delà des seules denrées alimentaires. Le phénomène affecte la production hydroélectrique en Amérique latine et en Asie, augmentant selon le FMI la demande de charbon et de pétrole brut pour compenser le déficit thermique, un risque particulièrement aigu pour des pays très dépendants de l’hydroélectricité comme la Zambie, confrontée à des coupures de courant pouvant atteindre huit heures par jour lors de l’épisode 2023-2024. Des perturbations logistiques inattendues sont également possibles, à l’image de la réduction du trafic dans le canal de Panama en 2023-2024, causée par le manque d’eau lié à la sécheresse.
Un signal à surveiller plutôt qu’une certitude
El Niño agit moins comme une cause isolée que comme un amplificateur des fragilités déjà présentes dans les chaînes d’approvisionnement mondiales. La thèse n’est pas celle d’une hausse généralisée de tous les marchés agricoles, mais celle d’un déplacement de la distribution des risques vers le haut, dont une partie n’est pas encore intégrée dans les cours.
Les stocks mondiaux de blé et de maïs demeurent pour l’heure relativement solides, mais des chocs localisés, en Australie ou en Asie du Sud notamment, pourraient suffire à générer une forte volatilité dans les mois à venir.

