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    🤢 L’emploi des gaz lacrymogènes est toxique pour la santé et la démocratie


    Mis à jour le

    Les manifestations qu’elles soient pacifiques ou plus tendues sont souvent contrôlées et dispersées par l’usage excessif de gaz lacrymogène. Si ce type de répression a l’avantage immédiat de ne pas blesser directement, les gaz émis sont potentiellement très dangereux pour la santé. Un sujet brûlant lorsque l’on constate que les forces de l’ordre, notamment en France, n’hésite pas à « gazer » les populations, y compris les plus fragiles et ce sans aucun ménagement, ni discernement.

    Le gaz lacrymogène désigne plusieurs agents chimiques irritants destinés à provoquer rapidement larmoiements, douleurs oculaires, irritation des voies respiratoires, toux et incapacité temporaire.
    En France, l’agent principalement associé aux grenades lacrymogènes de maintien de l’ordre est le CS, ou 2-chlorobenzylidène malononitrile (CAS 2698-41-1). Malgré son appellation courante de « gaz », le CS est à température ambiante un solide cristallin qui est dispersé sous forme de particules ou d’aérosol.

    Au regard de la Convention sur l’interdiction des armes chimiques, le CS appartient à la catégorie des agents de lutte antiémeute (« riot control agents »). Leur emploi à des fins de maintien de l’ordre intérieur est autorisé par la Convention, sous réserve des autres règles applicables, tandis que leur utilisation comme méthode de guerre est explicitement interdite.

    L’usage des gaz lacrymogènes en France

    Les agents lacrymogènes peuvent être utilisés sous différentes formes : aérosols de défense, grenades à main ou munitions projetées au moyen de lanceurs. Dans le cadre du maintien de l’ordre, ils sont notamment destinés à maintenir une distance, disperser un attroupement ou empêcher sa progression. Leur emploi doit néanmoins respecter les principes de nécessité et de proportionnalité dans l’usage de la force.

    Le cadre juridique est notamment fixé par l’article L. 211-9 du code de la sécurité intérieure. Un attroupement peut en principe être dissipé par la force publique après deux sommations de se disperser restées sans effet. Le même article permet toutefois un recours direct à la force lorsque des violences ou voies de fait sont exercées contre les forces de l’ordre ou lorsqu’elles ne peuvent défendre autrement le terrain qu’elles occupent.

    Cette possibilité juridique d’utiliser la force ne signifie cependant pas que tout emploi d’une grenade lacrymogène est automatiquement justifié. Comme pour les autres moyens de force, les circonstances concrètes, la menace rencontrée, les possibilités de dispersion, la présence de personnes vulnérables et les modalités d’emploi doivent être prises en considération.

    Depuis les années 2010, de nombreuses manifestations françaises ont donné lieu à des controverses sur l’intensité ou les modalités d’utilisation des gaz lacrymogènes. Certaines interventions ont été dénoncées par des associations, des observateurs, des institutions françaises ou des organismes internationaux. En outre, des agitateurs, provenant des forces de l’ordre mais avec des accoutrements imitant les manifestants, sont régulièrement aperçus dans les manifestations pour les faire dégénérer : ils brisent des vitrines, caillassent les forces de l’ordre, suscitant des répliques injustifiées mais violentes au détriment des personnes qui manifestent.

    Manifestations contre la loi El Khomri, début 2016

    Au printemps 2016, le projet de réforme du droit du travail, dit « loi El Khomri », entraîne un important mouvement de contestation et contribue à la naissance du mouvement Nuit Debout. Plusieurs manifestations sont marquées par des affrontements, des dégradations, mais aussi par des controverses concernant les méthodes employées par les forces de l’ordre.

    Le recours aux gaz lacrymogènes devient alors particulièrement visible dans les images des manifestations à Paris et dans plusieurs grandes villes françaises. Des interventions visant des manifestants assis ou ne participant pas aux affrontements sont également documentées et alimentent le débat sur la proportionnalité de certains usages.

    À Toulouse, le 31 mars 2016, une intervention contre des manifestants opposés à la réforme du code du travail, dont certains étaient assis sur la chaussée, suscite notamment une polémique après la diffusion d’images montrant l’emploi de produits lacrymogènes.

    La zone occupée à Notre-Dame-des-Landes sous un brouillard de gaz lacrymogène

    Les opérations menées contre les opposants au projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ont également été caractérisées par un usage très important de grenades lacrymogènes, aussi bien lors des affrontements de 2012 que pendant l’opération d’évacuation de la ZAD au printemps 2018.

    Intervention dans un squat rom à Saint-Fons

    Début janvier 2013, une opération policière dans un squat occupé par des familles roms à Saint-Fons, dans l’agglomération lyonnaise, a donné lieu à des témoignages faisant état de l’utilisation de gaz lacrymogène à proximité ou à l’intérieur de logements de fortune. L’emploi d’agents lacrymogènes dans un espace fermé est particulièrement préoccupant sur le plan sanitaire, car les personnes exposées ne peuvent pas facilement s’éloigner du produit.

    Les anti-corridas gazés à Rodilhan

    Manifestants lors d’une mobilisation anti-corrida à Rodilhan en octobre 2013.

    « La Manif pour Tous »

    Des controverses similaires ont accompagné certaines interventions policières pendant les rassemblements de « La Manif pour Tous ». Des images montrant des adultes et des enfants affectés par des produits lacrymogènes ont notamment suscité un débat sur leur emploi à proximité de familles et de personnes ne présentant pas de menace immédiate.

    Images d’une manifestation de « La Manif pour Tous ».

    Les Gilets jaunes et l’emploi massif de moyens de maintien de l’ordre

    Le mouvement des Gilets jaunes, commencé le 17 novembre 2018 sur fond de contestation fiscale et de difficultés liées au pouvoir d’achat, marque une nouvelle étape dans le débat français sur le maintien de l’ordre. Certaines manifestations ont été accompagnées d’affrontements particulièrement violents, d’incendies, de pillages et de dégradations, tandis que l’emploi massif de grenades lacrymogènes, de lanceurs de balles de défense et d’autres armes de force intermédiaire ont suscité de fortes critiques alors que plusieurs personnes ont été éborgnées et amputées.

    À Marseille, le 1er décembre 2018, Zineb Redouane, âgée de 80 ans, est touchée au visage par des éléments provenant d’une grenade lacrymogène alors qu’elle se trouve à la fenêtre de son appartement, au quatrième étage. Elle décède le lendemain à l’hôpital. Cette affaire, devenue emblématique des controverses liées aux armes de maintien de l’ordre, a donné lieu à plusieurs années d’enquête et d’expertises.

    Les ambulanciers à Paris

    Le 3 décembre 2018, une mobilisation d’ambulanciers à Paris donne lieu à des tensions avec les forces de l’ordre. Des images montrent notamment des manifestants exposés à des gaz lacrymogènes et faisant face à des interventions policières.

    Les enseignants au rectorat de Toulouse

    Le 19 mars 2019, des enseignants mobilisés contre les réformes de l’Éducation nationale occupent les abords du rectorat de Toulouse. Des images de l’intervention policière montrent notamment l’utilisation d’aérosols lacrymogènes à très courte distance, ce qui suscite une polémique.


    Gaz lacrymogènes près de la fête foraine de Nantes

    Le 6 avril 2019, à Nantes, des gaz lacrymogènes utilisés lors de la dispersion d’une manifestation de Gilets jaunes atteignent les abords d’une fête foraine. La présence d’enfants parmi les personnes exposées relance la question des conséquences de la dispersion des agents chimiques au-delà de la zone directement visée.

    Militants écologistes gazés à Paris le 28 juin 2019

    Le 28 juin 2019, des militants d’Extinction Rebellion organisent une action de blocage non violente sur le pont de Sully à Paris. Des images de policiers utilisant du gaz lacrymogène à très courte distance sur des militants assis provoquent une importante polémique.

    Mobilisations lors du Black Friday 2019

    Le 29 novembre 2019, des militants écologistes et altermondialistes organisent plusieurs actions contre le Black Friday et la surconsommation, notamment devant des sites liés à Amazon. Certaines évacuations donnent lieu à l’utilisation de gaz lacrymogène et à des accusations de violences policières.

    Acte 56 des Gilets jaunes à Toulouse

    Le 7 décembre 2019, de nouvelles tensions surviennent dans le centre de Toulouse lors de l’acte 56 des Gilets jaunes, avec un important recours aux gaz lacrymogènes.

    Journée de mobilisation contre la réforme des retraites du 17 décembre 2019

    Le 17 décembre 2019, une importante mobilisation nationale contre la réforme des retraites rassemble plusieurs centaines de milliers de personnes en France. À Nantes, des gaz lacrymogènes utilisés à proximité de la maternité du CHU pénètrent dans certains locaux, conduisant à la prise en charge et au déplacement de patientes et de personnels.

    Manifestation des pompiers le 28 janvier 2020

    Le 28 janvier 2020, une manifestation nationale de sapeurs-pompiers à Paris est marquée par des affrontements avec les forces de l’ordre et par l’emploi de gaz lacrymogènes, notamment à proximité d’établissements scolaires. Là encore, la dispersion des fumées en milieu urbain provoque l’exposition de personnes qui ne participent pas nécessairement aux affrontements.

    Mayotte : décès d’un nourrisson en février 2020

    Fin février 2020, dans un contexte de troubles à Kahani, à Mayotte, la presse rapporte le décès d’un nourrisson après un épisode au cours duquel une grenade lacrymogène aurait été tirée à proximité de sa famille. Le lien de causalité direct entre l’exposition au gaz et le décès ne doit cependant pas être présenté comme définitivement établi sans conclusions médico-légales permettant de l’affirmer.

    Marche des femmes du 8 mars 2020

    À Nantes, lors de la mobilisation du 8 mars 2020 pour les droits des femmes, des participantes et des personnes accompagnées d’enfants sont exposées à des gaz lacrymogènes lors d’une intervention policière.

    Manifestations contre la réforme des retraites en 2023

    La contestation de la réforme des retraites de 2023, particulièrement après le recours à l’article 49 alinéa 3 de la Constitution, est marquée par de nombreuses manifestations déclarées ou spontanées et par des affrontements dans plusieurs villes. L’emploi de la force, les interpellations et les conditions d’utilisation de certaines armes de maintien de l’ordre sont critiqués par des organisations syndicales, des associations et plusieurs institutions chargées de la protection des droits fondamentaux.

    Le 24 mars 2023, la Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe juge ainsi préoccupantes les conditions dans lesquelles s’exercent les libertés d’expression et de réunion dans le contexte de la mobilisation. Elle rappelle que les violences commises par certains manifestants ne dispensent pas les forces de l’ordre de respecter les principes de nécessité et de proportionnalité.

    Utilisation de gaz lacrymogènes à Lille, rue Inckermann, le 20 mars 2023.
    Vidéo : (R)evol.

    À Prades (Pyrénées-Orientales), en mars 2023, des participants à une manifestation comprenant des familles et des enfants sont exposés à des gaz lacrymogènes.

    Sainte-Soline : une décision majeure de la Défenseure des droits en 2026

    La manifestation du 25 mars 2023 contre le projet de réserve d’eau de Sainte-Soline constitue l’un des épisodes les plus controversés du maintien de l’ordre de ces dernières années. Des affrontements extrêmement violents opposent certains manifestants aux gendarmes et font de nombreux blessés dans les deux camps. Plusieurs milliers de grenades sont utilisées en quelques heures, dont une grande majorité de grenades lacrymogènes.

    Après une enquête approfondie, la Défenseure des droits publie en juillet 2026 sa décision n° 2026-158. Saisie notamment au sujet de personnes grièvement blessées et de dizaines de témoignages, l’institution conclut à plusieurs manquements aux obligations déontologiques des forces de sécurité et demande des poursuites disciplinaires. Elle rappelle en particulier que le caractère interdit d’une manifestation ne suffit pas, à lui seul, à justifier l’emploi de la force, laquelle doit rester nécessaire et proportionnée.

    Manifestations des lycéens


    Fin septembre 2026, de nombreux lycéens manifestent devant leurs lycées réclamant de meilleures conditions de travail avec davantage de moyens et d’enseignants.
    Outre, les violences policières souvent injustifiées sur les adolescents (étranglement, tir à bout portant, insultes, mise à terre, humiliations…), les gaz lacrymogènes sont massivement utilisés contre les rassemblements.
    Là encore des vidéos montrent que les fouteurs de trouble ne sont pas toujours ceux qu’on croit…

    Le 4 octobre 2026, le procureur de la Marne a confirmé qu’il s’agissait bien d’un policier.

    La Ligue des Droits de l’Homme dénonce : « la répression policière qui s’abat sur les lycées a franchi un seuil critique (…) Les témoignages se multiplient : de mineur-e-s, parfois très jeunes, matraqués et gazés, d’exactions brutales commises par les forces de l’ordre à leur encontre. Nous assistons, révoltés, à des scènes d’une violence inouïe : l’État déploie des armes de guerre contre des mineur-e-s, des équipements prétendument « sublétaux » mais qui fracassent, éborgnent et mutilent à vie. Le gouvernement organise des arrestations d’une ampleur inédite : en moins d’une semaine, 5 000 interpellations dont 2 000 pour la seule journée de jeudi 1er octobre 2026. »

    La toxicité du gaz lacrymogène

    Le CS, ou 2-chlorobenzylidène malononitrile, est un puissant irritant sensoriel. La fiche toxicologique n° 215 de l’INRS décrit notamment des effets sur les yeux, la peau et l’appareil respiratoire. L’intensité des symptômes dépend de la concentration, de la durée d’exposition, des conditions de dispersion et de la vulnérabilité de la personne exposée.

    grenade-lacrymogene-PLMP-7B
    Grenade lacrymogène PLMP 7B ramassée le 1er décembre 2018 lors de l’insurrection populaire des Gilets Jaunes
    Auteur : Jérémy Verset – Licence : Tous droits réservés

    L’INRS indique que la décomposition thermique du CS peut produire différentes substances toxiques. Les effets humains les mieux documentés restent ceux d’une exposition aiguë : larmoiement, conjonctivite, irritation cutanée, rhinorrhée, toux, difficultés respiratoires et douleurs thoraciques. Des nausées, vomissements, diarrhées ou céphalées peuvent également apparaître. Les symptômes régressent généralement après la fin de l’exposition, mais des complications plus prolongées sont possibles.

    Les effets du gaz lacrymogène à court terme sur la santé

    • larmoiement intense, douleur et sensation de brûlure oculaire ;
    • conjonctivite et vision temporairement perturbée ;
    • irritation du nez et de la gorge ;
    • toux et sensation d’étouffement ;
    • gêne respiratoire et douleurs thoraciques ;
    • irritation, rougeurs ou brûlures de la peau ;
    • nausées et parfois vomissements ;
    • céphalées, vertiges et désorientation transitoire ;
    • aggravation possible de troubles respiratoires préexistants.

    Les risques augmentent lorsque la concentration est importante, lorsque l’exposition se prolonge ou se répète, lorsque les personnes ne peuvent pas quitter la zone contaminée et lors d’une utilisation dans un espace clos ou mal ventilé.

    Les effets à long terme des gaz lacrymogènes sur la santé

    Les connaissances sur les conséquences à long terme d’expositions répétées ou très importantes sont moins solides que celles concernant les effets aigus. Des symptômes respiratoires ou cutanés persistants ont été décrits après certaines expositions importantes, mais il serait excessif d’affirmer que toute exposition au CS provoque des nécroses, des cancers, des malformations fœtales ou des lésions irréversibles.

    La prudence s’impose notamment pour les personnes souffrant d’asthme ou de maladies respiratoires, les personnes âgées, les enfants et, plus généralement, toutes les personnes incapables de s’éloigner rapidement d’une forte concentration de produit.

    Le gaz lacrymogène, une toxicité potentiellement grave

    Le terme « non létal » ne signifie pas « sans danger ». Une forte exposition peut entraîner des complications sérieuses, en particulier dans un espace clos ou lorsqu’une personne ne peut pas s’éloigner. Des traumatismes peuvent également résulter non pas de la toxicité chimique du CS mais de l’impact direct d’une grenade ou d’un projectile.

    Les principaux facteurs aggravants sont :

    • une concentration élevée du produit ;
    • une exposition prolongée ou répétée ;
    • un espace fermé ou insuffisamment ventilé ;
    • l’impossibilité de quitter la zone contaminée ;
    • certaines maladies respiratoires ou cardiovasculaires ;
    • l’impact physique direct d’une grenade ou d’une munition.

    Les forces de l’ordre elles-mêmes peuvent être exposées aux agents lacrymogènes pendant les entraînements et les opérations, notamment en fonction du vent, de la configuration des lieux ou du déplacement des nuages de particules.

    Des gaz « incapacitants » utilisés contre les Gilets jaunes ?

    En mars 2019, plusieurs témoignages diffusés sur les réseaux sociaux affirment que des manifestants auraient été exposés à un mystérieux « gaz innervant » provoquant tremblements, pertes de contrôle musculaire et symptômes neurologiques.

    Ces témoignages ont parfois été interprétés comme la preuve de l’emploi d’un agent neurotoxique militaire. Aucune preuve solide ne permet cependant d’établir que les forces de l’ordre françaises ont utilisé un agent innervant de guerre lors des manifestations des Gilets jaunes.

    Ce qui a été confirmé à l’époque est l’emploi d’un dispositif dispersant du CS sous forme de poudre, présenté comme plus concentré ou plus incapacitant que certaines formulations habituelles. Cette information ne permet pas de transformer le produit en « gaz innervant » au sens toxicologique ou militaire du terme.

    Et les grenades explosives ?

    Le maintien de l’ordre français ne repose pas uniquement sur les gaz lacrymogènes. Plusieurs générations de grenades combinant effets lacrymogènes, sonores ou déflagrants ont également été utilisées. Certaines ont provoqué de graves blessures et sont devenues particulièrement controversées.

    La grenade GLI-F4 combinait notamment :

    • un effet lacrymogène ;
    • un effet sonore très important ;
    • une charge explosive produisant un effet de souffle.

    Après plusieurs mutilations et accidents graves, la fabrication de la GLI-F4 a été arrêtée et les stocks restants ont progressivement cessé d’être utilisés. Elle n’appartient plus à l’arsenal actuel du maintien de l’ordre.

    Démonstration de la puissance d’une grenade GLI-F4.

    La GLI-F4 a notamment été remplacée par la GM2L (grenade modulaire 2 lacrymogène), qui produit des effets sonores et lacrymogènes. Cette munition reste elle aussi controversée en raison de sa puissance et des blessures susceptibles de résulter d’un emploi à très courte distance ou d’une manipulation du dispositif.

    La réglementation en vigueur continue d’autoriser, sous conditions, différentes catégories de grenades et de lanceurs pour le maintien de l’ordre. L’article D. 211-17 du code de la sécurité intérieure mentionne notamment les grenades à effet sonore et lacrymogène, les grenades lacrymogènes instantanées, les lanceurs de 40 et 56 mm et les grenades à main de désencerclement.

    La France maintient d’importants stocks de grenades de maintien de l’ordre

    Les marchés publics passés depuis 2022 témoignent du maintien d’importantes capacités d’approvisionnement en munitions de maintien de l’ordre. Ils concernent différentes catégories de grenades lacrymogènes, fumigènes, sonores ou à effets combinés ainsi que leurs accessoires et moyens de lancement.

    Ces marchés sont parfois présentés comme la preuve d’une augmentation automatique du nombre de grenades effectivement utilisées mais ces contrats peuvent couvrir plusieurs années et servir au renouvellement des stocks, à l’entraînement et aux besoins opérationnels.

    Ils montrent néanmoins que les agents lacrymogènes restent, au milieu des années 2020, un élément majeur de la doctrine française de maintien et de rétablissement de l’ordre.

    La France rappelée à l’ordre sur certaines pratiques de maintien de l’ordre

    Le débat ne porte donc pas sur une interdiction générale du gaz lacrymogène : son emploi pour le maintien de l’ordre intérieur est juridiquement possible. La question centrale est celle des conditions concrètes d’utilisation de la force et du respect des principes de nécessité, de proportionnalité, de précaution et de protection des personnes qui ne représentent pas une menace.

    En mars 2023, dans le contexte de la mobilisation contre la réforme des retraites, la Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe s’est inquiétée des conditions d’exercice des libertés de réunion et d’expression en France. Elle a rappelé que les actes violents commis par certains manifestants ne sauraient justifier un usage excessif de la force par les agents de l’État.

    Le 15 juin 2023, des experts des Nations Unies ont également appelé la France à garantir le droit de réunion pacifique et à réexaminer certaines pratiques de maintien de l’ordre. Ils ont notamment exprimé leur inquiétude concernant l’usage de la force contre des membres de la société civile et des manifestants pacifiques.

    En 2026, la décision de la Défenseure des droits concernant Sainte-Soline apporte un nouvel élément institutionnel majeur à ce débat. Après examen de l’opération du 25 mars 2023, elle conclut à plusieurs manquements déontologiques et demande des poursuites disciplinaires. L’institution rappelle que l’usage de la force doit être nécessaire et proportionné et que la seule participation à une manifestation interdite ne suffit pas à justifier l’emploi de la force.

    La question des gaz lacrymogènes doit donc être abordée sans deux simplifications opposées : ce ne sont ni des produits anodins, ni des armes chimiques dont tout emploi policier serait interdit par le droit international. Ce sont des agents chimiques incapacitants autorisés dans certaines opérations de maintien de l’ordre, mais dont les effets sanitaires et les modalités d’emploi imposent des règles strictes et un contrôle effectif.

    L’enjeu concerne particulièrement les tirs à courte distance, les concentrations importantes, les utilisations répétées, les espaces confinés, les situations dans lesquelles les personnes ne peuvent pas se disperser et l’exposition de personnes vulnérables ou étrangères aux affrontements.

    Plus largement, les controverses françaises depuis les mouvements contre la loi Travail, les Gilets jaunes, la réforme des retraites et Sainte-Soline montrent que le débat sur le maintien de l’ordre ne peut pas se limiter à la qualification d’une arme comme « létale » ou « non létale ». Il porte sur la doctrine d’emploi, la formation, le commandement, la traçabilité des tirs, le contrôle des pratiques et le respect effectif des libertés publiques.

    Notes

    1. Les initiales « CS » proviennent des noms de Ben Corson et Roger Stoughton, les chimistes ayant synthétisé cette substance à la fin des années 1920.
    2. Le CS est le 2-chlorobenzylidène malononitrile. Il ne faut pas confondre la présence de groupes nitrile dans sa structure moléculaire avec la présence directe de « cyanure » libre dans une grenade lacrymogène.
    3. La Convention sur l’interdiction des armes chimiques définit les agents de lutte antiémeute comme des substances produisant rapidement une irritation sensorielle ou des effets physiques incapacitants disparaissant peu après la fin de l’exposition. Leur utilisation comme méthode de guerre est interdite, tandis que le maintien de l’ordre intérieur figure parmi les finalités non prohibées par la Convention.
    4. En France, l’article L. 211-9 du code de la sécurité intérieure fixe notamment les conditions de dispersion d’un attroupement. Les articles réglementaires R. 211-11 et suivants précisent les sommations et certaines conditions d’emploi de la force.
    5. Le qualificatif « non létal » ou « à létalité réduite » ne signifie pas qu’une arme est sans danger. Les agents lacrymogènes et leurs dispositifs de projection peuvent provoquer des blessures graves dans certaines circonstances.





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