Pendant plus de vingt ans, le pétrole vénézuélien a constitué bien davantage qu’une simple source d’énergie pour Cuba. Il a été un amortisseur macroéconomique, un outil de stabilité sociale et un pilier géopolitique de l’architecture régionale anti-américaine construite autour de La Havane et Caracas.
L’intervention américaine au Venezuela et la chute de Nicolás Maduro ont profondément modifié cet équilibre. En frappant le cœur pétrolier du système chaviste, Washington a indirectement exposé l’une des vulnérabilités les plus critiques de l’économie cubaine.
Cuba est, par nature, un pays énergétiquement dépendant. Son économie nécessite environ 100 000 barils de pétrole par jour pour fonctionner. L’île produit localement près de 40 000 barils par jour de brut lourd, très riche en soufre et en métaux, principalement destiné à alimenter un parc de centrales thermiques vieillissantes.
Cette production domestique ne suffit ni en volume ni en qualité à répondre aux besoins du pays, notamment pour le transport, l’industrie et la stabilité du réseau électrique.
Historiquement, le Venezuela a comblé une large partie de ce déficit. Même dans sa version récente et dégradée, Caracas fournissait encore environ 35 000 barils par jour à Cuba. Ces barils n’étaient pas de simples importations : ils arrivaient à des conditions financières exceptionnellement favorables, réduisant drastiquement la facture énergétique cubaine et, surtout, son besoin de devises.
De Chávez à l’ALBA : le pétrole contre les services
La genèse de cette relation remonte à 1999, avec l’arrivée au pouvoir de Hugo Chávez. Inspiré par la révolution cubaine et proche de Fidel Castro, Chávez fait du pétrole un instrument de solidarité idéologique.
En 2000, un accord de coopération énergétique est signé : le Venezuela fournit du pétrole à Cuba à des conditions concessionnelles, tandis que La Havane envoie des milliers de médecins, infirmiers, enseignants et conseillers.
Cette relation est institutionnalisée en 2004 avec la création de l’ALBA, pensée comme un contre-poids à l’influence américaine en Amérique latine. Entre 2005 et 2013, le Venezuela livre jusqu’à 100 000 barils par jour à Cuba, couvrant près de 60 % des besoins énergétiques de l’île.
Le pétrole devient alors une véritable subvention extérieure, permettant à l’économie d’État cubaine de fonctionner malgré une faible productivité et un accès très limité aux marchés financiers internationaux.
Un pilier politique autant qu’économique
L’échange ne se limite pas à l’énergie. Après la tentative de coup d’État contre Chávez en 2002, Caracas doute de la loyauté de ses forces armées. Cuba intervient massivement dans l’appareil sécuritaire vénézuélien : conseillers militaires, encadrement des services de renseignement, protection présidentielle. Le pétrole finance donc aussi une alliance de survie politique, où chaque baril contribue indirectement à la stabilité des deux régimes.
L’érosion progressive du modèle (2014-2024)
La mort de Chávez en 2013 marque un tournant. Sous Maduro, le Venezuela entre dans une crise profonde, aggravée par l’effondrement des prix du pétrole en 2014, le sous-investissement chronique de PDVSA et les sanctions américaines. À partir de 2016, les livraisons à Cuba chutent, passant progressivement de 100 000 à environ 50 000 barils par jour, puis à 35 000 barils.
Pour Cuba, cette baisse n’est pas linéairement absorbable. Elle révèle la fragilité d’un système énergétique vétuste, sans stocks significatifs ni capacité d’ajustement rapide. Les pénuries de carburant deviennent récurrentes, les coupures de courant se multiplient et l’activité économique s’en ressent fortement dès 2024.
Des alternatives insuffisantes : Mexique et Russie
Face au recul vénézuélien, Cuba se tourne vers d’autres fournisseurs. Du 1er janvier au 30 septembre 2025, le Mexique a expédié 19 200 barils par jour vers Cuba : 17 200 barils de pétrole brut et 2 000 barils de produits raffinés, selon le rapport le plus récent que la compagnie pétrolière d’État Petróleos Mexicanos a soumis à la Securities and Exchange Commission américaine, tandis que la Russie fournit environ 10 000 barils par jour.
Toutefois, Jorge Piñón, de l’Institut de l’énergie de l’Université du Texas à Austin, qui suit les expéditions de pétrole grâce à des services de suivi et à la technologie satellitaire, a communiqué des données similaires à l’Associated Press pour la même période. Il avait suivi 22 000 barils par jour et a indiqué que ce chiffre était tombé à 7 000 barils après la visite du secrétaire d’État américain Marco Rubio à Mexico en septembre 2025.
Mais ces chiffres masquent une réalité essentielle : ces nouveaux flux ne bénéficient ni de la même souplesse financière ni du même degré d’intégration politique. Le pétrole mexicain, par exemple, reste exposé à la pression américaine, notamment après les signaux envoyés par Washington lors des visites diplomatiques de haut niveau à Mexico.
Depuis 2024, Cuba fait face à un déficit énergétique important, causé par le manque de production et d’importation du pétrole vénézuelien, mais aussi à cause de la vétusté de ces installations thermiques. Les importations mexicaines et russes ne suffisent pas à compenser ce manque.
Le mixte énergétique avec le solaire est en marche, notamment grâce à la Chine. Les sanctions américaines contre les deux pays compliquent leurs échanges économiques, mais la relation reste symboliquement forte, même si son impact concret diminue avec les crises internes des deux pays.
L’intervention de Trump : le choc systémique
C’est dans ce contexte déjà fragile que l’intervention américaine au Venezuela intervient. La chute de Maduro ne constitue pas seulement un changement de régime à Caracas : elle désarticule l’axe énergétique régional qui soutenait Cuba depuis deux décennies. En coupant ou en gelant les flux pétroliers vénézuéliens, Washington frappe indirectement La Havane, sans confrontation directe.
Cette stratégie marque une rupture. Il ne s’agit plus de sanctions bilatérales isolées, mais d’une approche en réseau : frapper un nœud (le Venezuela) pour affaiblir un autre (Cuba). Les livraisons vénézuéliennes s’arrêtent presque totalement, tandis que les pressions américaines réduisent également la marge de manœuvre du Mexique.
Un effet multiplicateur sur une économie déjà à bout
L’impact sur Cuba est immédiat et profond. L’énergie étant un facteur transversal, la pénurie amplifie toutes les fragilités existantes :
- Les recettes touristiques ont été divisées par trois depuis la pandémie,
- Les revenus issus des brigades médicales à l’étranger ont chuté de près de moitié depuis 2014,
- L’industrie sucrière, pilier historique du pays, s’est effondrée,
- Les tensions sociales se sont accentuées, comme l’ont montré les manifestations de juillet 2021.
Dans ce contexte, chaque baril manquant se traduit par moins de transport, moins de production, plus d’inflation et davantage de mécontentement social.
Une dépendance réduite… mais plus dangereuse
Paradoxalement, Cuba dépend aujourd’hui moins du Venezuela en valeur absolue qu’il y a vingt ans. La Chine est devenue son premier partenaire commercial, devant l’Union européenne, le Canada et le Venezuela. Mais cette dépendance réduite est devenue plus périlleuse : le pétrole vénézuélien, même minoritaire, reste le seul historiquement intégré au système énergétique cubain et fourni à des conditions concessionnelles.
Sa disparition transforme une relation autrefois stabilisatrice en talon d’Achille économique.
Conclusion : quand le baril devient une arme géopolitique
Le pétrole vénézuélien n’a jamais été un simple input énergétique pour Cuba. Il a été un outil de financement implicite, un garant de stabilité politique et un pilier du modèle économique de l’île. En intervenant au Venezuela, l’administration Trump n’a pas seulement fait tomber un régime hostile : elle a retiré à Cuba son dernier amortisseur énergétique systémique.
Dans une économie déjà fragilisée, cette rupture ne crée pas une crise nouvelle, elle accélère et approfondit toutes les crises existantes. En frappant Caracas, Washington a transformé le pétrole en arme indirecte contre La Havane, révélant à quel point l’énergie reste, dans les Caraïbes comme ailleurs, l’un des leviers géopolitiques les plus puissants du XXIᵉ siècle.

