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Les fourmis vivaient déjà sur Terre au temps des dinosaures. Apparues il y a plus de 150 millions d’années, elles ont traversé de profonds bouleversements écologiques avant de conquérir presque tous les milieux terrestres. Les progrès de la génétique permettent aujourd’hui de remonter aux origines de leur incroyable succès évolutif… tout en révélant que les premières pages de leur histoire restent encore mystérieuses.
Les fourmis sont plus anciennes qu’on ne le pensait
Les fourmis font aujourd’hui partie des animaux les plus familiers de la planète. On les rencontre dans presque tous les milieux terrestres, des forêts tropicales aux déserts en passant par nos jardins. Mais depuis quand existent-elles ? Retracer leur histoire est difficile : les fossiles les plus anciens sont rares et les premières fourmis ne ressemblaient pas nécessairement aux espèces que nous connaissons aujourd’hui.
En 2006, une étude menée notamment par Corrie Moreau et Naomi Pierce, de l’Université Harvard, avait profondément modifié notre vision de cette histoire. Les chercheurs avaient comparé six régions de l’ADN de fourmis appartenant à 139 genres différents et confronté leurs résultats aux fossiles connus. Leur conclusion faisait remonter l’origine des fourmis actuelles à environ 140 à 168 millions d’années, soit plusieurs dizaines de millions d’années plus tôt que certaines estimations précédentes.
Depuis, les techniques ont considérablement progressé. Là où les scientifiques ne pouvaient comparer que quelques gènes, ils disposent désormais de génomes entiers. Une vaste étude génomique publiée en 2025, portant sur 163 génomes de fourmis, a de nouveau conclu à une origine très ancienne : les ancêtres des fourmis actuelles auraient vécu il y a plus de 150 millions d’années.
Nous sommes alors au Jurassique, bien avant la disparition des dinosaures non aviens, survenue il y a 66 millions d’années. Les premières fourmis ont donc évolué dans un monde encore dominé par les dinosaures et très différent de celui que nous connaissons.
Une révolution dans les écosystèmes du Crétacé
Si les premières fourmis sont très anciennes, elles ne sont pas immédiatement devenues les insectes extrêmement abondants que nous connaissons aujourd’hui. Une étape importante de leur histoire se déroule au Crétacé, période comprise entre environ 145 et 66 millions d’années.
C’est notamment à cette époque que les plantes à fleurs, ou angiospermes, connaissent une formidable diversification. Leur expansion transforme progressivement les paysages et les écosystèmes terrestres. De nouvelles forêts apparaissent, la litière de feuilles se développe sur le sol et de nombreux insectes se spécialisent pour exploiter ces plantes.
Pour les fourmis, ces changements représentent autant de nouvelles possibilités. La litière et le bois offrent des lieux où installer les colonies, tandis que la multiplication des insectes herbivores procure de nouvelles sources de nourriture. Les plantes elles-mêmes peuvent également fournir des ressources, directement ou indirectement.

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L’une des grandes particularités des fourmis est évidemment leur organisation sociale. Une colonie peut comporter des centaines, des milliers, voire parfois des millions d’individus qui coopèrent pour se nourrir, défendre le nid et élever les jeunes.
Les recherches génétiques récentes permettent de remonter aux premières étapes de cette évolution. Elles montrent que, très tôt dans l’histoire des fourmis, des modifications ont touché des groupes de gènes intervenant notamment dans la communication chimique, l’alimentation et la reconnaissance entre individus.
La communication chimique est particulièrement importante. Les fourmis utilisent une multitude de substances pour reconnaître les membres de leur colonie, marquer des pistes vers une source de nourriture, donner l’alerte ou transmettre des informations. Ces capacités ont joué un rôle essentiel dans la mise en place de sociétés de plus en plus organisées.
Au cours de leur évolution, cette coopération a atteint un tel niveau que les biologistes comparent parfois une colonie de fourmis à un « superorganisme » : les individus accomplissent des fonctions complémentaires, un peu comme les cellules et les organes d’un même organisme.
À quoi ressemblaient les premières fourmis ?
Déterminer quelles fourmis actuelles sont les plus proches des premières branches de leur arbre généalogique est beaucoup plus compliqué qu’il n’y paraît.
Pendant longtemps, les Leptanillinae, de minuscules fourmis prédatrices vivant essentiellement sous terre, ont été considérées comme la lignée ayant divergé la première. Puis la découverte et l’étude des Martialinae, autre lignée très particulière à laquelle appartient Martialis heureka, ont compliqué le scénario.
Les analyses génétiques ont proposé plusieurs possibilités : Leptanillinae et Martialinae pourraient être proches parentes et former ensemble la branche la plus éloignée des autres fourmis, ou les Leptanillinae pourraient s’être séparées les premières, suivies des Martialinae.
Une étude publiée en 2024 privilégiait ce deuxième scénario. Mais des recherches plus récentes montrent que les génomes des fourmis contiennent des signaux contradictoires. Autrement dit, différentes parties de leur ADN peuvent raconter des histoires légèrement différentes.
Un mystère vieux de plus de 100 millions d’années
Cette incertitude n’est pas simplement due à un manque de données. Elle pourrait être une conséquence de la manière dont les premières fourmis se sont diversifiées.
Plusieurs grandes lignées semblent s’être séparées sur une période relativement courte à l’échelle de l’évolution. Lorsque des espèces se différencient rapidement les unes des autres, leurs génomes peuvent conserver des traces contradictoires de ces événements très anciens. D’anciens croisements entre populations proches ont également pu brouiller les pistes.
Après plus de 100 millions d’années d’évolution, retrouver l’ordre exact de ces séparations revient donc à reconstituer un immense arbre généalogique dont certaines des toutes premières branches auraient poussé presque simultanément.
Ainsi, les Leptanillinae et les Martialinae représentent plutôt des lignées qui se sont séparées très tôt de celles conduisant à la majorité des fourmis modernes.
Au fil de cette histoire évolutive apparaissent plusieurs grands ensembles de fourmis. Parmi eux figurent les ponéroïdes, qui comprennent de nombreuses espèces prédatrices, et surtout les formicoïdes.
Ces derniers représentent l’immense majorité de la diversité actuelle. On y retrouve des espèces aux modes de vie spectaculairement différents : fourmis charpentières installant leurs nids dans le bois, fourmis coupeuses de feuilles cultivant des champignons, fourmis légionnaires formant d’immenses colonies nomades, mais aussi de très nombreuses petites espèces vivant discrètement dans le sol ou la végétation.
Cette diversification a finalement permis aux fourmis de conquérir presque tous les milieux terrestres. Elles sont aujourd’hui présentes sur l’ensemble des continents à l’exception de l’Antarctique et jouent des rôles écologiques majeurs : prédatrices, charognardes, disperseuses de graines, ingénieures du sol ou encore partenaires de nombreuses plantes et autres espèces animales.
L’histoire des fourmis continue de s’écrire
Près de vingt ans après les premières grandes études moléculaires consacrées à leur origine, notre vision de l’histoire des fourmis a donc beaucoup évolué. Les analyses de génomes complets confortent l’idée d’une origine très ancienne, probablement remontant à plus de 150 millions d’années, tandis que leur grande diversification s’inscrit dans les bouleversements écologiques du Crétacé et l’essor des plantes à fleurs.
Paradoxalement, plus les scientifiques disposent de données génétiques, plus ils découvrent aussi la complexité de cette histoire. L’identité de la toute première branche de l’arbre généalogique des fourmis demeure ainsi discutée.
Une chose est cependant certaine : bien avant de devenir les habitantes omniprésentes de nos jardins et de nos maisons, les fourmis avaient déjà commencé leur aventure évolutive à une époque où les dinosaures parcouraient encore la Terre. Plus de 150 millions d’années d’évolution leur ont depuis permis de devenir l’un des groupes d’animaux les plus diversifiés et les plus importants des écosystèmes terrestres.
